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Desjardins

Faillite technique

Je vous entends pester contre la pub à saveur électorale de Jean Charest et du Parti libéral. Suis-je le seul à y voir du génie? Machiavélique, au sens propre de l’adjectif, ça c’est sûr. Mais du génie pareil.

Tout est là. Le cheveu plus blanc que naturel, évoquant la pureté, mais surtout la sagesse de l’ancien. Le débit assuré, lent, les renseignements essentiels, le ton monocorde et apaisant, mais surtout un discours de bon père de famille, puisque c’est la ligne du parti depuis un moment: c’est pour ton bien, mon grand.

Je vous entends pester contre cette pub. Moi, elle m’a soufflé. Je l’ai regardée, et je ne me suis pas fâché. J’ai fait comme dans une course de vélo, quand les gars mettent le gaz au fond en avant et que t’as plus de jambes pour suivre: j’ai baissé la tête. Cassé.

J’ai pensé à tous les tatas qui pensent exactement la même chose que Charest et qui ont opiné comme des codindes en regardant ça. Mais surtout, j’ai songé à tout le monde qui ne pense rien, qui n’a pas d’avis sur la question, mais qui n’aime pas le désordre. Je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai entendu des gens dire qu’ils ne voulaient pas aller à Montréal de peur d’être pris dans une manif, ou dans le trafic provoqué par une manif. Et là, je me suis dit: fuck, il a déjà gagné.

D’ailleurs, tandis que j’écris ceci, on parle bien plus encore de cette pub que de la commission Charbonneau.

Ses parodies? Elles ne font qu’accentuer mon sentiment que l’original est une réussite. Une chose d’une si fabuleuse banalité, d’une malhonnêteté à ce point assumée et drapée dans la vertu qu’elle ne peut faire autrement que d’avoir raison de la vérité. Depuis le début de ce conflit, on me répète que si les étudiants en grève mettaient le même effort créatif dans leurs études et le travail qu’à manifester, nous serions un peuple riche.

Suis-je le seul à avoir regardé cette vidéo de Jean Charest et à y avoir vu du génie? Suis-je le seul à m’être dit que si nos politiciens et leurs faiseurs d’image travaillaient aussi fort à gouverner qu’à se faire élire, nous ne serions pas en train de consacrer à coups de casseroles la faillite technique de la démocratie?

LA VÉRITÉ – Je viens de terminer la lecture d’Il faut qu’on parle de Kevin, dont on a fait un film que je n’ai pas vu. Je suis encore sur le cul. Soufflé par la vérité de ce roman.

Pas la vérité comme dans véridique. Ce n’est pas une histoire vécue. Et pourtant, suffit de lire la description des rapports qu’entretient cette mère avec son fils qui vient d’assassiner tout un groupe de ses «amis» d’école pour comprendre que l’auteure, Lionel Shriver, touche avec cette fiction à plus de vérité qu’aucune entrevue avec une victime ou un tueur réels, ou leur mère, ou le gars qui faisait le ménage, qui était là et qui raconte.

Des fois, je me dis que si la littérature, celle où il n’est pas question de concombres et de brassières, connaît si peu de popularité, c’est parce que nous n’avons pas vraiment envie de savoir qui nous sommes. Nous préférons la fuite en avant.

Ah, bien sûr, les téléréalités et La poule aux œufs d’or nous rappellent chaque semaine notre insatiable besoin d’un miroir, mais ce qu’on veut y voir, c’est le spectacle tonitruant de l’ordinaire qui triomphe de sa condition en accédant à la richesse ou à la célébrité. C’est la surface. Il y a bien des exceptions, comme la série Apparences, que vous avez beaucoup aimée, et moi aussi, justement parce qu’on entrait dans la vérité des familles, leurs rapports troubles. Mais il s’agit là d’une rareté. En général, nous préférons les contes de fées. Une grosse madame gentille mais malchanceuse voit sa maison reconstruite par d’hystériques bienfaiteurs de la télé, genre.

J’ai dû l’écrire mille fois: rien ne donne accès à la pensée humaine comme le roman. Vous voulez un miroir, celui qui vous montre le beau mais aussi les pustules, la peau vérolée, les grimaces de la haine ou de l’extase? Lisez. Un essai? C’est pas pareil. Le roman, quand il est réussi, devient une sorte de parcours dans les méandres souvent honteux de ce que nous sommes en réalité et qui ne paraît que trop rarement sous notre vernis de civilisation.

Un vernis auquel on se cogne, sans pouvoir aller au-delà. Aussi triste que ça puisse paraître, les gens que je connais le mieux sont des personnages de fiction. Après 600 pages, je connais mieux la mère de l’infâme Kevin que quiconque.

Parce qu’en lisant, j’ai accès à sa conscience de la même manière qu’à la mienne, sans pudeur, sans filtre. Tout est là. La haine, l’amour, la violence, la tristesse. Les contradictions, la confusion. Ce sont des matériaux bruts que seuls quelques orfèvres peuvent manipuler pour en faire de l’art. Je veux dire autre chose qu’un produit. Je veux dire: quelque chose qui nous dit que nous ne sommes pas seuls. Quelque chose qui aide à vivre. Même quand il est question de la mort. Surtout quand il est question de la mort.

VILLE INTELLIGENTE? – Il est toujours assez amusant de voir les grands stratèges d’une ville s’interroger sur la manière d’y attirer des gens. À Québec, c’est l’obsession du maire depuis son arrivée en poste.

Mais encore faudrait-il pouvoir s’y stationner sans virer à moitié fou. Contrairement à Montréal, Québec n’a pas encore changé ses parcomètres, et les antiquités en place connaissent un taux de défectuosité qui défie l’entendement. Chaque fois que je prends le bazou pour aller quelque part, je me stationne presque immanquablement dans une place qui est libre parce que le parcomètre affiche «brisé». Et même si, à première vue, l’appareil fonctionne, il se peut qu’il abdique lorsque vous y introduisez votre argent, si bien que je dois avoir une poignée de petite monnaie pour faire l’essai de chacun avant d’y introduire un ou deux dollars qui pourraient s’y perdre à jamais.

Et c’est comme ça chaque fois que je prends l’auto. Pas de temps à autre. Chaque fois. Je suis chanceux, j’habite en ville. Souvent, je marche, je prends mon vélo, ou l’autobus. Ceux qui viennent de la banlieue ou de l’extérieur n’ont pas ce bonheur.

Lors d’un concours, Québec s’est récemment hissée parmi les villes les plus «intelligentes» du monde. Elle veut attirer des gens de partout, des jeunes surtout. Elle veut être une destination moderne qui ne mise pas que sur les vieilles pierres. C’est bien. Reste juste à lui apprendre à ne pas trop faire chier la visite.

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