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Desjardins

Comme une ivresse de vivre

Bonheur trop souvent ressemble au malheur, comme deux balles en plein cœur.
La vallée des réputations

Jean Leloup est assis sur une marche devant la porte du studio où nous tournons pour la télé en même temps que se déroule la séance de photo pour la page couverture du journal. Une heure plus tôt, il est entré comme un prince, avec son habituel sourire halluciné et un immense chapeau.

L’attachée de presse débarque avec des sacs remplis de bouffe. Soupe thaï, rouleaux frits, légumes sautés, riz. Leloup enfourne le tout avec avidité. Nous sommes dehors, maintenant seuls. J’essaie de le distraire pour éviter qu’il ne cherche à s’enfuir. Ses yeux vont de gauche à droite, comme s’il cherchait une issue alors qu’il semblait si content d’être ici il y a quelques minutes. Jean change d’idée, encore. Comme s’il n’arrivait pas à décider s’il peut tolérer le spectacle médiatique auquel il s’adonne, sachant la bullshit que comporte toute entreprise d’autopromotion.

Les sujets se succèdent, il répond à mes questions par monosyllabes, la bouche pleine. Parfois, je parviens à obtenir un peu mieux. Il est fatigué. Son petit spectacle à l’arrivée l’a épuisé, il est déjà las de son cirque. Nous parlons de nostalgie, du bonheur. «Les gens sont tellement tristes», dit-il en farfouillant au fond de son plat de riz.

Pourquoi, tu penses? «Je sais pas, je suis pas sûr. Eux non plus d’ailleurs.»

Leloup est probablement un des personnages le plus importants de la culture québécoise contemporaine. On s’est souvent contenté de parler de son génie. De sa folie aussi. Mais la popularité d’un être comme celui-là n’est pas qu’une simple addition d’excentricités et de mélodies pop. Il est bien plus que ça: un alliage rare qui réconcilie le divertissement de masse et l’art, cet art qui nous dit ce que nous sommes, qui explore notre part d’ombre et nos envies de foutre le bordel dans ce monde réglé au quart de tour.

Et si Leloup parvient à l’état de grâce nécessaire afin de voir le monde avec une telle clarté, de nous en rendre une image magnifiée, c’est que lui-même est dévoré par sa condition humaine. Sa folie, en fait, c’est surtout la nôtre. Ses contradictions et ses accès de haine passagère ou de satisfaction envers son personnage ne sont qu’une version augmentée de nos propres errances.

Savez-vous l’existence de ces familles de banlieue qui passent leur jeunesse à gagner un salaire à peine suffisant pour payer cette maison horrible et cette pelouse affreuse et après vingt ans de labeur fou les enfants les quittent et plus jamais ne les aiment.
Le monde est à pleurer

On s’est trop souvent contenté de parler du génie de Leloup. De sa folie aussi. Mais c’est beaucoup sa faute. Leloup aime le flou. Il l’entretient avec une science du show-business qui le sert parfaitement.

– Penses-tu que tu es fou, Jean?

Nous sommes dans un café du Mile End. Dehors, novembre. Le soleil chauffe à travers la fenêtre, étire l’ombre des tables et révèle la fatigue des visages. Je débarque de Québec pour parler de sa série de spectacles à venir avec grand orchestre, mais Leloup a choisi ce jour-là pour annoncer qu’il se met à mort pour renaître Jean Leclerc.

– C’était un personnage magnifique que j’ai créé, mais là, je pense qu’il commence à être plate. Alors je le tue. Je suis allé au bout de la question. J’avais tellement voyagé quand j’étais jeune que je pense que j’avais besoin qu’une collectivité me comprenne. J’avais envie d’être chum avec le monde. Et je pense que j’ai été compris. Mais j’étais devenu une sorte de personnage de roman… Au début, ça peut être drôle de jouer ce rôle-là, mais ça devient ridicule à la longue. On s’invente un gars qui n’a peur de rien, qui dit plein de niaiseries, c’est comique, mais on s’en lasse.
– Les gens disent souvent que tu es fou. Penses-tu que tu es fou, Jean?
– Je sais pas… Probablement. Penses-tu que je suis fou, toi?
– Je sais pas.
– Probablement que je suis fou, oui. Ça se peut.

L’entrevue se termine. Leloup prend un journal, lit une chronique, chiffonne le papier et me regarde en disant: «Avoir des opinions tout le temps sur tout, ça rend niaiseux.» C’était en 2003. J’y pense chaque fois que j’écris cette chronique. Nous partons et marchons vers chez lui, il veut me montrer sa nouvelle guitare. Il parle de Hendrix, de sa capacité à fabriquer des émotions en jouant une seule note.

Leloup est tout sauf fou. C’est un écorché vif au sens où il est atteint directement par les choses, sans protection épidermique. Entre une extrême naïveté, un enthousiasme juvénile dont il refuse de se départir et des grands instants de lucididididité, sa folie, c’est surtout celle du monde qui le traverse de part en part. C’est un refus du conformisme et du malheur indifférent.

Je ne sais pourquoi je suis si triste
J’aimerais appeler quelqu’un, mais qui? Dieu?
Je me sens seul
Tout m’isole

Je joue de la guitare

Une marée de monde sur les Plaines pour le Festival d’été. La nuit est belle, Leloup aligne ses classiques dans des arrangements propres qui manquent de relief, mais tout le monde s’en fiche ou presque. Qu’il joue bien, sans envoyer chier personne ni délirer, relève presque du miracle. C’est la première fois que je vois ça en presque 20 ans.

En rappel, il balance I lost my baby, qu’il ne voulait jamais jouer en spectacle. «Je l’ai faite, hein?» dit-il, se moquant de lui-même et de nous du même coup.

C’est peut-être ce qu’a réussi à accomplir Leloup, qui est si rare, et qui explique son succès: sa capacité à se foutre de nos gueules sans qu’on s’en offense.

Parce qu’il se montre aussi vulnérable, parce que nous nous reconnaissons dans sa folie, ou alors nous lui envions sa liberté, et à travers lui nous touchons à une vérité brute de l’existence que les contraintes du quotidien nous refusent. Nous partageons les angoisses dont il a fait des hymnes pop.

Je sens que j’hallucine et j’ai peur de partir comme un fou vers la mort…

Des milliers de gens, ce soir, dodelinent en chantant des textes qui disent le mal de vivre, l’envie de tout foutre en l’air.

Leloup avait besoin de parler à une collectivité. Et nous d’entendre ses chansons qui, mieux encore que les écrans géants de chaque côté de la scène, éclairent nos nuits les plus noires de fulgurants moments de folie, d’une ivresse de vivre.

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