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Desjardins

Listes d’été

Je m’étais promis de ne plus acheter de livres, le temps, au moins, d’épuiser la moitié de la pile des bouquins qui dorment là en attendant que je les lise, certains depuis presque toujours.

Chronicles de Bob Dylan. L’empire de l’illusion, de Chris Hedges, que j’ai commencé puis mis de côté au profit du dernier Paul Auster, Sunset Park, que je suis en train de terminer. C’est son meilleur depuis longtemps. Dans la pile, il y a aussi Trente ans et des poussières de Jay McInerney, Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart et La touche étoile, de Benoîte Groult. Ma blonde m’achale depuis au moins trois ans pour que je lise celui-là, et comme c’est devenu une sorte de running gag qui a cependant assez duré, faut que je m’y mette. Enfin, y a ce bouquin de Nick Cave, dont j’aime immodérément la musique, mais je n’arrive pas à le lire, même après m’y être mis au moins cinq fois. Je termine le premier passage de Mort de Bunny Munro, puis le deuxième, et hop, je trouve autre chose de mieux à faire. N’importe quoi. Laver le plancher, regarder le lancer du poids aux Olympiques.

À cette pile, donc, se sont ajoutés deux livres de Charles Dantzig que je n’avais pas du tout prévu acheter, mais que je me suis procuré quand même, 30 secondes après être entré chez Pantoute dans un état de bonheur que seuls les étés presque parfaits peuvent induire. Leurs titres: Pourquoi lire? et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien que j’ai déjà commencé, parce qu’après avoir lu le prologue, j’étais déjà séduit par l’intelligence de l’auteur.

Tout, dans ce bouquin, est affaire de listes. De lieux sublimes, d’endroits dégueulasses, de musiques, de gens, de situations. On cherche au hasard: Liste de familles à stériliser. Dans le lot, il y a les Wagner et les Kennedy. C’est beau, ça touche au sublime, et c’est aussi délicieusement méchant.

Mais surtout, ça donne envie de faire toutes sortes de listes soi-même, alors qu’on a enfin le temps en été, tandis que le monde glisse un peu vers la marge. Et puis voyez, j’ai déjà commencé, plus haut, avec cette pile de livres qui m’attendent pendant de très longues vacances qui débutent maintenant.

Liste des choses qu’il faut sentir et graver dans sa mémoire:

La crème solaire, les cheveux qui sentent la mer, l’odeur du vent frais qui transporte avec lui le varech, la friture. L’air saturé d’humidité juste avant la pluie chaude et l’odeur de la terre quand elles se mouille au début de l’orage. Le tapis trempé d’un chalet. Le chlore des piscines, sur la peau et les costumes de bain mouillés qu’on rince dans l’évier.

Liste des films et des téléséries qui devraient meubler les matins de crachin:

Deadwood, pour le conte de cowboys moraliste. Le nouveau Batman, parce que je viens de revoir le précédent et que c’est un des meilleurs films du genre, avec de la substance, de la viande sur l’os, des dialogues qui se tiennent. Ensuite? Revoir Les ailes du désir pour la 50e fois, le premier Alien avec Sophie qui ne l’a jamais vu, Reservoir Dogs pour la scène sur l’explication de la signification de Like a Virgin et Parlez-moi d’amour (un de mes films préférés) avec Jacques Boulanger, mais encore faudrait-il que je le trouve dans un club vidéo, et autrement qu’en VHS parce que notre vieux magnétoscope a rendu l’âme. À la bibli, peut-être?

Liste des choses dont il faut s’empiffrer l’été jusqu’à s’en écœurer:

Des hotdogs, des satays sur le BBQ, des hamburgers, du blé d’Inde, des fraises, de la rhubarbe, des pêches parce qu’elles ne sont bonnes qu’en ce moment, de la bière légère – mais qu’on devrait renommer «diluée», ce qui serait plus juste – , de la crème glacée, des guimauves, des pops, des frites noyées dans le ketchup et la mayo et le vinaigre. Et le goût de la peau, à peine mouillée par la sueur d’une journée pas trop chaude, mais sans vent.

Listes des cinq chansons à écouter absolument sur la route:

1. All My Friends par LCD Soundsystem, pour se souvenir des beaux jours comme maintenant.

2. Moi-Léger de Karkwa pour ce vers: «Y avait les filles, y avait le rock, qui nous saoulait». Et puis la batterie qui part en vrille quand tout décolle.

3. Brandt Rhapsodie, de Benjamin Biolay, pour le texte, beau et cruel. Mais surtout vrai.

4. Aux cyclades électronique de Bertrand Burgalat, pour les synthés qui chauffent les corps à blanc.

5. Rhinestone Eyes de Gorillaz, pour le beat qui réveille les morts.

Liste des choses à faire pour se sentir vivre:

Aller voir un match de baseball et s’y saouler en admirant la beauté du stade, en se gavant de hotdogs et de la clameur de la foule, en laissant le regard se perdre au fond du champ gauche, dans le mur émeraude des grands arbres du parc Victoria. Rouler en vélo dans les ruelles la nuit. Répondre au questionnaire de Proust. Dormir dans le hamac dehors et me réveiller sous la voûte verte de l’immense pin qui veille sur la cour arrière. Me baigner au lac Saint-Joseph et sentir son eau comme on reçoit la caresse familière d’une personne qui nous aime depuis qu’on est tout petit, comme le grain d’une peau qu’on connaît par cœur. Aller rouler, si je peux, malgré ma putain de blessure, vers Les Équerres, par une journée sans nuages, et plonger dans les descentes à 70 km/h en fondant vers les courbes, le couteau entre les dents. Aborder au moins trois ou quatre journées sans avoir de plan du tout, en n’ayant aucune idée de quoi les meubler, et redécouvrir encore que la vie est là, dans les replis du quotidien, quand on se donne la peine de le laisser se déployer tout seul.

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