Grandes gueules

Les bons et les mauvais gais

Le 6 août, 600 000 personnes ont envahi les rues de Montréal pour célébrer la Fierté gaie et lesbienne. Une foule record et un succès sans précédent pour un événement grandiose qui a fait la une de tous les quotidiens. Après coup, curieusement, je n’avais plus le coeur à la fête. Au lendemain de la parade, personne n’a osé faire un véritable bilan. Le mien n’est pas très gai… Pour une simple et troublante raison: MA communauté me déçoit.
Entre la fierté et l’orgueil, la frontière est souvent ténue. Depuis peu, j’ai parfois l’impression que certains gais et lesbiennes confondent ces deux états. Certes, les pionniers du mouvement gai ont raison de s’enorgueillir de leurs luttes et de leurs victoires contre la discrimination. La société québécoise, aussi tolérante soit-elle, a encore besoin de leaders pour s’attaquer à l’homophobie (visible ou invisible). Par contre, je rencontre trop de gens animés par la fibre militante qui ont la nostalgie d’un temps où tout était à bâtir. Alors, ils cherchent d’autres causes pour attiser leur colère.
Ils l’ont trouvée, cette nouvelle bataille. Malheureusement, elle règne à l’intérieur de leur propre camp, et elle les divise profondément! Trente ans après les émeutes du Stonewall Bar, à New York (qui ont marqué la naissance du Gay Pride), la communauté, si elle persiste à distinguer les gais bons et fiers, de ceux mauvais et poltrons, risque de connaître son premier Waterloo. Ce ne sont pas toutes les femmes et tous les hommes qui sont mobilisés par la vie communautaire, qui se sentent bien dans le Village, ou qui aspirent à une identité différente de celle de leurs familles ou de leurs amis. Il est impératif de laisser davantage de place aux homosexuels qui pensent et agissent autrement. Sinon, le mouvement de la Fierté gaie risque de traverser une crise importante.
La sortie du placard qu’a effectuée André Boisclair, il y a deux semaines dans les pages de Voir, a suscité beaucoup de réactions au sein de la communauté gaie, surtout de la part d’hommes qui ont fait leur coming out voilà plusieurs années. Certains ont qualifié les propos du ministre de la Solidarité sociale de malhabiles, de méprisants, de droite, et même d’arrogants envers leur communauté. Un lecteur nous a écrit que le ministre "manquait de courage"; un autre qu’il n’était pas "un modèle équilibré pour notre communauté".
Désolé, mais je ne vous suis pas, messieurs… Qu’est-ce que le coming out d’André Boisclair nous dit en deux mots? Qu’on peut être ouvertement homosexuel et devenir ministre ou premier ministre au Québec! Si ce n’est pas une affirmation positive et constructive pour des adolescents gais, je me demande bien à quoi ça ressemble, un bon modèle? Mado Lamotte?! Madame Simone?!

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Ce scénario est classique: aussitôt qu’une personnalité remet le moindrement en question la communauté gaie, ou s’interroge sur certains comportements de ses membres: le Village monte aux barricades. Si la critique vient d’un hétérosexuel, on l’accuse d’homophobie. Si c’est un homosexuel – comme Daniel Pinard, Pierre Bourgault ou Boisclair -, on le taxe d’être un mauvais représentant de la communauté.
Quel vain combat: il y a autant de façons de vivre son homosexualité qu’il y a de manières d’aimer. Le caractère et l’état de ce qui est divers n’est-il pas à la base du nom de Divers/Cité. Or, les organisateurs de la Semaine de la Fierté lesbienne et gaie devront réaliser que cette diversité n’est pas seulement sexuelle, mais aussi idéologique.
Un commerçant me rapportait que tout le monde dans le Village était outré par le fait que Boisclair avait publiquement affirmé qu’il ne participerait pas à la parade.
– Mais c’est son droit, bon Dieu!
– "D’accord, il n’est pas obligé de marcher… mais il ne peut pas dire ça en entrevue!"
Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours méfié des "il ne faut pas dire ça; il ne faut pas faire ça", à moins de trouver une logique implacable derrière ces affirmations. Et je ne pense pas que Descartes aurait construit son système philosophique avec un cogito tel que: "Je suis homosexuel, donc je marche"!
Un lecteur nous a écrit que ce dont il faut être fier, "ce n’est pas d’être homosexuel, mais de ne pas avoir honte de l’être. (…) C’est un premier pas nécessaire et incontournable d’une démarche qui s’inscrit dans un processus permanent d’affirmation de soi".
Je suis d’accord avec lui. Par contre, je ne suis pas fier d’une communauté qui n’accepte pas la dissidence, la discussion et les débats. Je ne suis pas fier d’une communauté qui ne respecte pas les choix des individus. Je ne suis pas fier d’une communauté qui ne recherche que la flatterie et le consensus, et se refuse à toute forme de critique, et même d’autocritique.

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Dans le magazine de Divers/Cité, la présidente de l’organisme qui a lancé la Marche, Suzanne Girard, écrit que nous vivons présentement un moment historique ."Nous sommes devenus une communauté, même si certains refusent de se rendre à l’évidence. Une communauté en pleine maturité qui a créé et continue de bâtir ses propres institutions sociales, culturelles et économiques, dont la portée est phénoménale."
Je me réjouis avec madame Girard de ces avancées. Mais la maturité d’une communauté ne se juge pas uniquement à ses institutions: elle se perçoit également dans ses échanges et ses débats. Regardez l’évolution du mouvement féministe. La capacité des femmes d’aujourd’hui à intégrer des pensées et des discours aussi différents que ceux de Camille Paglia, de Christina Hoff Sommers, de Susan Faludi et de Naomi Woolf prouve leur grande maturiré!
Certes, l’histoire de communauté gaie est beaucoup plus récente que celle du féminisme. Les gais et les lesbiennes semblent si assoiffés de role models, qu’ils mettent toutes leurs aspirations et revendications sur le dos de gens connus qui sortent du placard. Hélas, une personnalité publique gaie ne peut pas représenter toute une communauté. La comédienne américaine Ellen DeGeneres l’a appris à ses dépens après sa sortie, il y a trois ans. Du jour au lendemain, on lui demandait de représenter aussi bien la cause d’une mère lesbienne du Nebraska que celle d’un boy toy de West Hollywood. Résultat: DeGeneres refuse désormais de parler d’homosexualité.
Une femme ou un homme gai fait son coming out à partir de ce qu’il est. De ses valeurs, de son éducation, de sa culture, de son passé, de son bagage émotif. Dans les années 70 et 80, les gais et les lesbiennes qui sortaient du placard était souvent des membres engagés et actifs dans la communauté. En l’an 2000, la marche des gais et des lesbiennes vers la reconnaissance sociale entière et totale est rendue à une autre étape. L’homosexualité est d’abord sortie de l’ombre, puis de la marge; et maintenant, elle s’ouvre à la culture mainstream.
Ces deux pôles de la communauté homosexuelle devront apprendre à cohabiter sans se juger les uns les autres. Car, de plus en plus, on va découvrir l’orientation sexuelle de ces hommes et de ces femmes qui se tenaient au fond du placard, pendant que leurs pairs faisaient déjà leur sortie. Et ce n’est pas parce qu’ils le font plus tard, qu’on doit leur fermer la porte au nez.