Grandes gueules

Des B.A.F. qui se perdent

On apprenait cette semaine qu’il existerait à Montréal un groupuscule du nom de Brigade d’autodéfense du français: la B.A.F. Ces illuminés des droits linguistiques auraient commencé, il y a quelques semaines, à s’en prendre à coups de bombes incendiaires à des établissements du Plateau-Mont-Royal qui leur faisaient l’affront d’afficher une raison sociale en langue anglaise.

Les commerces auxquels la B.A.F. se serait attaquée ne contrevenaient cependant pas à la loi 101. Cette dernière interdit certes l’affichage en anglais mais, même quand on la prend dans sa mouture originale, elle admet l’utilisation d’un nom en une langue autre que le français lorsqu’un établissement n’a pas de raison sociale en langue française. L’application intégrale des dispositions de la loi 101 ne suffit pas à ces croisés de la culture: la B.A.F. ne s’oppose pas seulement au fait qu’un commerce affiche en anglais; elle ne veut pas de commerces portant un nom anglais.

Elle est déjà loin, l’époque où des marchands anglophones s’obstinaient à s’adresser uniquement en anglais à leurs clients. Ce n’est pas assez pour les gens de la B.A.F. que de pouvoir être désormais servis en français dans un établissement qui porte éventuellement un nom anglais: ils ne seront satisfaits que lorsque les Second Cup s’appelleront Deuxième Tasse! Un pas de plus et cette revendication plus ou moins farfelue peut devenir franchement odieuse. Après les marques de commerce (lesquelles sont, après tout, des noms propres de produits ou d’entreprises), exigera-t-on de franciser les noms de famille? Si vous avez le malheur de porter le nom de Johnson, par exemple, devrez-vous changer votre patronyme pour celui de Jeanson, ou de Fils-à-Jean?

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En passant, est-ce que la B.A.F. sait que ce sont les Britanniques qui, en 1763, ont donné à ce pays le nom de… Québec? Un nom qui, du reste, n’est même pas français, mais d’origine autochtone. Pas vraiment de souche, ce nom-là!

J’ai un petit problème bien personnel avec cette affaire de noms propres et de noms sales. Une de mes grands-mères, francophone par ailleurs, portait celui de Schneider. Ce qui implique que j’ai éventuellement un petit quart de sang juif dans les veines. La chose est impossible à prouver, mais impossible non plus d’être certain que cette grand-mère n’était pas un peu juive sans le savoir elle-même. Selon les lois en vigueur sous le régime nazi, la présence de ce nom dans les vieux papiers de ma famille m’aurait interdit tout emploi dans la fonction publique, et j’aurais été bon pour les camps d’extermination.

Je me souviens d’une discussion avec une dame au joli nom français bien de chez nous et qui s’étonnait de mon peu de ferveur patriotarde. En apprenant l’existence de cette grand-mère (et d’un grand-père italien en plus!), la bonne dame de s’exclamer! Pour elle, ça expliquait tout! Avec un pedigree pareil, ce n’était pas de ma faute si je ne pouvais pas comprendre ce que signifiait être un pauvre Québécois francophone opprimé depuis deux siècles… J’ai laissé cette aimable personne à ses réflexions sur le caractère héréditaire de la conscience historique sans lui signaler que quelques-uns des Patriotes arrêtés en 1837 dans la région du Richelieu portaient tout de même le nom de Monette…

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Dans un de ses communiqués, la B.A.F. aurait fièrement désigné ses activités comme une entreprise d’"épuration linguistique". Les conflits en ex-Yougoslavie nous l’ont appris: l’expression "épuration ethnique" est synonyme de génocide, de meurtres, de barbarie. Il s’est trouvé par la suite quelques polémistes en mal de verve et de publicité pour forger, sur ce modèle, l’expression "épuration linguistique" afin de dénoncer ce qu’ils prétendaient être les conséquences désastreuses pour la communauté anglophone de l’application des lois linguistiques québécoises.

C’est une chose que d’assimiler ainsi ses adversaires à des assassins; l’affirmation est grossière, et l’insulte, facile à laver. Mais c’est tout autre chose lorsqu’un groupe comme la B.A.F. inscrit elle-même son entreprise à l’enseigne de l’épuration linguistique. Ou bien la B.A.F. regroupe de parfaits idiots qui n’ont pas la moindre idée de ce que peuvent évoquer les mots qu’ils utilisent, ou bien ce sont de parfaits salauds: des fascistes.

Il y a de fortes chances que les communiqués, voire les éventuelles actions revendiquées par la B.A.F., ne soient rien de plus que les élucubrations de deux ou trois hurluberlus en mal d’attention. Le simple fait d’en parler aujourd’hui, c’est sans doute leur accorder trop de crédit, et trop de publicité. Si la B.A.F. est une blague, elle est bien mauvaise; mais ne serait-ce qu’au cas où ces gens se prendraient au sérieux, ils faut signaler qu’ils sont dangereux.