: Gilles Taillon, président du Conseil du patronat du Québec, pense que la philosophie est un luxe et qu’elle devrait aller se faire apprendre ailleurs, comme tout ce qui ne sert pas directement à grossir le contingent des masses laborieuses…
On a sorti le latin des écoles, sortons maintenant la philosophie des cégeps! Et on va l’enseigner où? Dans les écoles secondaires? Bof, pourquoi pas? Ils sont si proches de comprendre Platon et Kierkegaard, au secondaire, entre un exposé oral sur "mon week-end de ski" et un examen de trigonométrie…
Qui sait? On devrait plutôt l’enseigner au parascolaire. Ou pendant le carnaval d’hiver, tant qu’à faire…
Si ce n’est au cégep, si ce n’est au secondaire, où pourrait-on enseigner la philosophie sinon à l’université, où il y a déjà un département de philo? Cela dit, pas sûr qu’on devrait exiger trois ans de propédeutique philosophique avant de faire sa chimie ou son génie… Et pas certain non plus que l’idée de monsieur Taillon soit de forcer tous les universitaires à devenir des agrégés. Le diplômé universitaire étant au cadre intermédiaire ce que le diplômé de cégep est au contremaître, on a un urgent besoin du premier pour faire travailler le second, comme on a besoin de la moulée d’os de mouton tremblant dans la chaîne alimentaire pour accélérer la production de masse.
Oh! Que certains problèmes nous donnent mal à la tête! Sacrée philosophie!
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Quand monsieur Taillon affirme qu’on devrait enseigner la philo ailleurs qu’au cégep et que ce n’est ni au secondaire ni à l’université, ce n’est sûrement pas non plus au primaire. Si ce n’est au primaire, où c’est qu’on l’enseignera, la damnée philosophie, hein!? Dans des écoles spécialisées!
J’entends déjà la pub avec la voix de Serge Bélair: "Inscrivez-vous à l’Institut philosophique provincial! Découvrez la PRAXIS! Maîtrisez L’ÉPISTÉMÈ! Entrez dans le monde fascinant du SYLLOGISME! Chez IPP, NAM SINE DOCTRINA VITA EST QUASI MORTIS IMAGO!" (Sans la science, la vie est presque une image de la mort.)
Le problème de monsieur Taillon est simple, mais terrible. Les membres du Conseil du patronat manquent de main-d’oeuvre technique. Sans personnel technique, pas d’entreprise. Sans entreprise, pas de profits. Sans profits, pas de croissance. Pas de croissance, pas de prospérité. Pas de prospérité, pas d’école. Pas d’école, pas de philosophie. Alors si, de toute façon, on n’a pas de philosophie parce qu’on n’a pas de main-d’oeuvre, aussi bien se débarrasser tout de suite de la philo pour sauver le profit. Merde! Si on n’a pas d’étudiants, qui va l’apprendre, la philosophie, hein, qui? À quoi elle va servir?
Ce que veut monsieur Taillon, c’est qu’on passe le bulldozer dans tout ce qui ralentit la progression du travailleur vers la disposition de sa force de travail. Un ouvrier qui ne pense pas trop, qui n’est pas tout le temps distrait par les troubles existentiels (et Dieu sait que la philo sert à ça, à exacerber les angoisses existentielles), est un ouvrier productif et pas vindicatif. Et puis c’est prouvé, l’angoisse rend agressif. Et l’agressivité engendre les syndicats. Et les syndicats, on n’aime pas ça.
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Gaétan Boucher, président de la Fédération des cégeps, a déclaré qu’il ne comprenait pas les commentaires du président du CPQ. Il avait pourtant "fait le point, la veille, avec lui".
A-t-il suivi des cours de philosophie, monsieur Boucher, pour avoir la naïveté de croire qu’on peut "faire le point" avec un président du CPQ et que ça concertera, et que ça négociera, et qu’on pourra peut-être même un jour l’asseoir à la même table que Françoise David?
Monsieur Taillon espère une société divisée entre servantes et précieuses ridicules. Pour lui, la "filofie" est un luxe, comme la culture. Profondément Bush comme idéologie.
Parlant de Bush, paraît qu’il est à la veille d’agir contre les tueries dans les écoles américaines. J’imagine qu’il interdira les écoles… Et que 10 000 mains l’applaudiront au CPQ.