Hors champ

Un lointain sofa

La nouvelle année me rend métaphysique – ou est-ce tout bêtement l’approche de la quarantaine? Certains soirs, la mort m’apparaît comme un lointain sofa.

On dirait que tout est prétexte à m’interroger sur le sens de nos gestes, le sens des objets que nous accumulons. Prenez les livres. Je viens de déménager et, comme à chaque déménagement, je me demande pourquoi diable j’en possède autant.

J’en suis arrivé à la conclusion que la vie réserve au lecteur deux humiliations capitales. La première, c’est ne pas avoir lu tout le contenu de sa bibliothèque. La seconde consiste, bien sûr, à faire transporter ses livres par ses amis, lors d’un déménagement. Un congélateur tombeau, un piano à queue, un canot en cèdre: passe encore. Mais les livres? Cela tient de l’intime.

Déterminés à nous épargner au moins cette seconde humiliation, ma sociologue préférée et moi avons décidé, cette fois-ci, de déménager nos bouquins par nous-mêmes.

Combien de fois avons-nous chargé notre poussive Toyota Echo, les livres de poche cordés à côté de la roue de secours, d’autres hissés à bout de bras dans le porte-bagages, d’autres encore empilés dans les sièges d’enfants – et une boîte de bédés sur les genoux du mort pour faire bonne mesure.

Mais quoi qu’on fasse, on revient toujours à la métaphysique du temps: les heures consacrées au transport des livres n’auront pas été consacrées à leur classement. La vie est brève, on ne peut pas tout faire.

Le contenu de nos bibliothèques a donc été hâtivement garroché sur les tablettes, au hasard des boîtes.

Pour la première fois, nos livres respectifs se sont retrouvés mélangés. Il s’agissait du dernier tabou, de la dernière frontière. Jusque-là, nous vivions en régime de séparation des bouquins. Tes livres au sud, les miens au nord. Notre union, je le réalise maintenant, n’aura pas été totalement consommée avant ce grand brassage.

Nous nous sommes voulus rassurants: ce laisser-aller n’était que temporaire.

Mais faites confiance au temporaire pour se transformer très vite en permanent. Tout est inertie dans l’univers. La physique est formelle à ce sujet. Les jours passent donc, et le désordre persiste. Nous vivons au rythme des urgences mineures: poser des crochets à serviettes et du quart-de-rond, souffler des meubles, visser des pentures, hausser des tablettes.

Et puis un matin, alors que je gratte de la céramique au fond de la douche, le vase déborde. Comment puis-je gratter de la céramique alors qu’il y a des nom de Dieu de bibliothèques à classer dans cette maison?!

J’abandonne donc ma lame de rasoir et vais me camper devant la bibliothèque du salon, déterminé à m’atteler à la tâche.

Que voulez-vous, je suis un grand naïf.

Quinze minutes plus tard, rien n’a bougé: je suis empêtré dans l’inventaire des livres que je n’ai pas encore lus (voir Première humiliation capitale). Je piétine, avec Alvin Toffler dans une main et Jean-Simon Desrochers dans l’autre, et je constate que, en regard de la lecture elle-même, ordonner une bibliothèque ne plane guère plus haut que gratter la céramique de la salle de bain.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle tant de grands lecteurs ont vécu dans le désordre?

Une image me vient aussitôt à l’esprit. Je cherche (et trouve, miraculeusement) l’Album Miron, où Marie-Andrée Beaudet dresse un inventaire matériel de la vie du poète. Un bijou de livre, soit dit en passant. On peut y voir notamment quelques photos des bureaux de Miron, d’abord au carré Saint-Louis, puis sur le boulevard Saint-Joseph.

Les deux endroits baignent dans un chaos de bon aloi. Le chaos de celui pour qui la lecture prime sur le classement.

Si on me cherche, je serai dans le sofa avec Desrochers et Toffler.

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