Félix Leclerc chantait: «Le plaisir de l'un, c'est d'voir l'autre se casser l'cou», mais je vous assure que pour le rédacteur en chef de Voir Estrie que je suis, il n'y a aucune satisfaction à soutirer des malheurs des autres médias des Cantons-de-l'Est. Je connais bon nombre de journalistes de la presse écrite estrienne; certains sont des gens que j'apprécie beaucoup, des amis. J'en sais plusieurs inquiets devant le marasme des médias papier et ça me désole. Moi, je suis plutôt peinard: malgré les quelques jabs de la crise économique, les journaux gratuits et spécialisés sont identifiés par les analystes comme ceux qui devraient s'en sortir tout particulièrement indemnes.
J'ai donc eu une bonne pensée pour les employés de La Tribune lorsqu'on a su pour l'ultimatum donné aux journalistes de La Presse. Pour moi, le calcul est simple: les deux publications étant dans le giron de Gesca, si les passagers de la locomotive doivent faire de nombreuses et difficiles concessions, ceux des wagons devront éventuellement en faire tout autant. C'est l'effet domino.
Mais voilà que le quotidien sherbrookois réagissait en page 2 de son édition de samedi dernier en affirmant qu'il n'y avait pas péril en la demeure, que tout allait comme sur des roulettes, car les deux institutions sont des «entités à part». Ah oui? Ah bon. La Tribune serait donc un semblant de village gaulois résistant à l'envahisseur qui s'en prend à tous les quotidiens du globe?
Je veux bien croire à une certaine indépendance, mais n'y a-t-il pas plusieurs articles de La Presse dans les pages de La Tribune? Si le matin, vous lisez les deux journaux, vous savez de quoi je parle; la redite est chose commune. Il n'y a pas de problème à ça, mais si le journal montréalais ferme boutique le 1er décembre (aucunement souhaitable et peu probable à mon avis), celui de Sherbrooke devra piger plusieurs de ses textes ailleurs, ce qui impliquerait de nouvelles dépenses (bien mal vues par les temps qui courent). De plus, qu'adviendrait-il des gros contrats publicitaires qui incluent tous les journaux de Gesca (et qui amènent de l'eau au moulin de La Tribune)? Est-ce qu'ils tiendraient la route sans La Presse? Et la suspension du site Cyberpresse n'affecterait-elle pas La Tribune? L'institution ne tire aucun profit de l'Internet? Ces questions resteront sans réponse, car à ce qu'on dit, tout va super bien.
Jusqu'ici tout va bien
En temps de crise, la dichotomie des réactions du patronat m'étonne. D'un côté, il y a les dirigeants de La Presse qui jouent le grand jeu de la franchise en dévoilant un gouffre financier, et de l'autre, ceux de La Tribune avec leur optimisme délirant qui s'apparente au déni. C'est tout ou rien.
Cela me fait penser à cette séquence du film français La Haine de Mathieu Kassovitz dans laquelle un homme tombe d'un édifice et, au cours de sa chute, répète: «Jusqu'ici tout va bien… jusqu'ici tout va bien…» Au cours de sa descente, il dit également: «Le plus important, ce n'est pas la chute, c'est l'atterrissage.» Or, je ne pense pas que faire l'autruche aidera à ce que ça se déroule en douceur… Attachez votre ceinture!
Le monde des médias change et l'Estrie n'y échappera pas.
Dans Le Devoir de ce vendredi 11 septembre:
http://www.ledevoir.com/2009/09/11/266432.html