Mots croisés

Engagement de l’artiste: prêcher dans le désert?

"Je crois le pouvoir des artistes négligeable. L'artiste qui s'exprime va conforter dans leurs opinions ceux qui pensaient déjà la même chose, mais je doute qu'il amène les autres à changer d'idée", me disait il y a quelques jours Louis Morissette alors que nous préparions cette édition donnant la parole à nos "artistes engagés".

Par ces quelques mots, il résumait la pensée de plusieurs de ses pairs, qui pourtant n'hésitent pas à prendre position, à embrasser les causes les unes après les autres – Morissette lui-même continue de se faire entendre haut et fort, il trouve ça important, et de toute façon il ne peut pas s'en empêcher. "Mes amis m'appellent souvent la poubelle: quand on me pile sur le pied, j'ouvre ma gueule!"

Les artistes ont-ils toujours été ces troubadours sympathiques, qui nous amusent plus qu'ils ne nous font réfléchir?

L'histoire, en tout cas, nous invite à penser que non. Un des exemples les plus éloquents étant certainement celui de l'affaire Dreyfus.

1894. Un capitaine de l'armée française, Juif d'origine alsacienne, est condamné pour haute trahison et envoyé au bagne à perpétuité. Alfred Dreyfus aurait en effet livré à l'Allemagne des documents secrets, le genre de choses avec lesquelles les hauts gradés ne rigolent pas.

Tout portait alors à croire que le capitaine déchu allait finir ses jours dans l'oubli le plus complet, en Guyane. Or, son frère Mathieu et un journaliste, Bernard Lazare, convaincus que l'homme a été condamné à tort, vont tenter de faire rouvrir le dossier. Durant les années suivantes, le cercle de ceux qu'on va bientôt appeler les dreyfusards s'agrandit, jusqu'à ce que le 13 janvier 1898, l'affaire éclate au grand jour quand l'écrivain Émile Zola publie, dans le journal L'Aurore, l'un des textes les plus célèbres de l'histoire de la presse: "J'Accuse…!".

En 4500 mots, le populaire auteur des Rougon-Macquart dit à quel point il est certain de l'innocence de Dreyfus et pointe les véritables coupables ainsi que ceux qui ont tenté d'étouffer l'affaire, ce qui écorche des personnalités jusqu'au sommet de l'État. Ce jour-là L'Aurore, qui tire d'habitude à 30 000 exemplaires, en écoulera 300 000.

On sait aujourd'hui que l'article était truffé d'erreurs (certains acteurs qui avaient peu à se reprocher devenaient de grands coupables, et inversement), mais aux yeux de l'histoire l'essentiel n'est pas là. Un romancier, bientôt appuyé par plusieurs autres créateurs (Anatole France, Marcel Proust, Claude Monet, Jules Renard…), allait contribuer à ouvrir les yeux d'un pays entier sur une injustice énorme.

C'est d'ailleurs dans la foulée de l'affaire que le terme "intellectuel" entre dans l'usage.

Au bout d'une douzaine d'années durant lesquelles la société française a été profondément divisée sur la question, justice est enfin rendue. En 1906, Alfred Dreyfus est innocenté, la France et le monde sachant désormais que le pauvre bougre avait d'abord été la victime de généraux antisémites, dans un cas de figure parmi tant d'autres où la raison d'État avait eu le dessus sur les droits de l'individu.

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Un siècle plus tard, où en sommes-nous? Les avis divergent, mais pour la rédaction de Voir une chose est certaine: en 2010, les artistes se sont mouillés. Gaz de schiste, loi C-32, soutien à Haïti, critique de la dynamique médiatique québécoise… Ils ont dit "non", ils ont dit "un instant", ils ont dit "wo!".

Nous vous en présentons sept, qui ont bien voulu nous parler des causes qui leur tiennent à cour. Louis Morissette donc, mais aussi Gil Courtemanche, Martin Faucher, Florence K, Laurence Lebouf, Luck Mervil et Ghislain Poirier.

Nous avons aussi tenu, en cette année où les artistes ont souvent été invectivés, à donner la parole à l'un de ceux qui n'y sont pas allés de main morte en la matière, l'animateur de CHOI Radio X Denis Gravel (à lire dans notre espace jepenseque.voir.ca).

Vos réactions seront les bienvenues.

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Merci de nous avoir suivis tout au long de cette année, qui fut ma première dans le fauteuil de rédacteur en chef. J'ai connu des moments de bonheur intense à garder le doigt sur le pouls culturel de la métropole. J'espère qu'il en est de même pour vous.

Allez, on se souhaite quoi pour 2011? Pourquoi pas, tiens, de savoir appliquer ces mots de Gil Courtemanche: "L'engagement, c'est une gymnastique, vous savez, il faut en faire tous les jours!"