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Mots croisés

Sept milliards de seuls ensemble

«La nature, ce n’est pas le respect de la vie. C’est l’œuvre de la mort. Chacun tue et est tué. L’équilibre, c’est l’harmonie des prédateurs. Protéger la nature, c’est savoir qui il faut faire mourir.»

Je vous rassure, cette idée n’est pas celle d’un Hitler en puissance ou de quelque écologiste radical, mais bien de Ted Harrow, un personnage imaginé par Jean-Christophe Rufin.

En 2007, l’écrivain et globe-trotter, récipiendaire du Goncourt pour Rouge Brésil (2001), faisait paraître Le parfum d’Adam, écolo-thriller dans lequel Harrow et sa bande envisageaient de supprimer des populations entières pour «soulager» la planète. Une façon pour l’écrivain d’illustrer les dérives potentielles d’idéaux louables au départ: si le bioterrorisme qu’il met en scène donne à ce point froid dans le dos, c’est qu’il s’appuie sur la très noble recherche d’un paradis perdu, d’une harmonie brisée entre l’homme et la nature…

Pure fiction, bien sûr. Mais la fiction dansant souvent joue contre joue avec la réalité, on peut s’attendre à ce que de tels discours fassent leur chemin au cours des prochaines années, dans cette humanité qui vient de franchir le cap des 7 milliards d’âmes et dont plusieurs voix hurlent qu’elle brûle la chandelle par les deux bouts.

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S’il y a une chose qui échappe au pessimisme, à la méfiance et au chacun pour soi, c’est bien l’arrivée d’un nouveau-né. Devant le nourrisson, les plus bougons trouvent la force de sourire, les plus cyniques ont la larme à l’œil, tout le monde se dit que c’est donc merveilleux la vie. À une exception près: à l’annonce de la naissance du sept milliardième Terrien, soyons honnêtes, nous avons tous froncé les sourcils, nous avons tous laissé échapper un «Ah ouin, sept milliards?».

Plus on est de fous plus on rit, on veut bien, mais n’y a-t-il pas une limite? En 1999, nous nous réjouissions d’être six milliards pour défoncer le nouveau millénaire, mais à sept, et bientôt neuf, est-ce que nous n’allons pas purement et simplement le démolir, ce siècle?

Sans aller jusqu’à la théorie criminelle de Harrow, des propos catastrophistes et culpabilisants vont s’élever. Il va devenir à la mode de réfléchir en tant qu’espèce, en tant que collectivité mondiale. Ce qui est bien joli mais va aussi mettre en péril le concept d’individualisme, qui contrairement à ce que l’on dit souvent ne rime pas avec égoïsme et a ceci de bon qu’il accorde une valeur fondamentale à l’individu et ses aspirations.

On peut en tout cas prévoir de chaudes discussions entre les tenants de l’intelligence sociale, individualistes préoccupés par le bien commun qui reprennent le «Je pense, donc je suis» de Descartes et le conjuguent au pluriel («Nous pensons ensemble, donc nous sommes ensemble») et ceux pour qui, collectivistes, socialistes et autres penseurs à tendance holiste (le tout est supérieur à la somme des parties), le bien de la société prime sur celui de l’individu. Un angle de vue pas inintéressant, mais qui a conduit à de tristes dérapages au cours des derniers siècles.

De beaux débats en perspective dans les hautes sphères de la pensée, donc, sans parler des mille et une petites problématiques adjacentes. Celle que vit depuis quelques heures Daniel Bélanger, par exemple, lui qui doit mettre à niveau sa célèbre chanson Dans un spoutnik et qui s’en rend bien compte: sept, ça sonne un peu moins bien que six.

Sept milliards
Sept milliards de solitudes
Sept milliards ça fait beaucoup
De seuls ensemble

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Dans notre bonne vieille et belle province, on peut se sentir à l’abri des problèmes vers lesquels fonce l’humanité. La seule surpopulation qui semble nous menacer est celle de notre réseau de garderies, pour le reste, nous avons tout l’espace qu’il nous faut, de l’eau et des ressources.

Pourtant tout ceci nous touche, directement ou non. Rien d’arrangé avec le gars des vues, mais il se trouve que cette édition fait écho à des créations porteuses de préoccupations criantes pour l’avenir du monde.

On parle cette semaine de Trou story, le nouveau film de Richard Desjardins et Robert Monderie, qui montre à quel point une certaine idéologie issue du Far West, parfaitement individualiste celle-là («J’ai creusé un trou, ce que je trouve dedans est à moi!»), a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Nous publions aussi, en section Je pense que, un texte de Mathieu Roy et Harold Crooks. Les auteurs du controversé film Survivre au progrès y répondent au journaliste et spécialiste en économie Pierre Duhamel, qui dans un billet récent hachait menu leur réflexion.

On n’arrête pas le progrès, et encore moins les chicanes qu’il suscite!

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