Finalement, ce n’est pas 102 millions de dollars que va coûter le nouveau complexe immobilier de la Caisse de dépôt et placement du Québec, comme on l’avait annoncé lors du lancement du projet, en juin 2000, mais 362 millions. C’est pas beau, ça?
Si vous voulez suivre les travaux en cours, vous n’avez qu’à visiter le site Destination CDP (www.destinationcdp.com). Ce site Web qui comprend une centaine d’articles et de nombreuses photos et maquettes montre toutes les étapes de la construction du nouveau panthéon de Québec inc.
Vous apprendrez, par exemple, que la salle d’arbitrage sera suspendue à 63 pieds du Parquet, et qu’elle s’avancera de 50 pieds dans les airs. "Cette salle vitrée, nous informe-t-on, a été conçue comme un objet dans l’espace pour qu’à chaque instant, on puisse en visualiser l’activité et sentir l’énergie qui s’en dégage. Chacun pourra observer en direct les activités de la salle d’arbitrage depuis les coursives de circulation."
D’un côté, la Caisse de dépôt propose un concept architectural qui met l’accent sur la transparence. De l’autre, ses hauts dirigeants ont tout fait pour garder secret le coût colossal de leur complexe high-tech.
Savourez l’ironie.
Mais poursuivons notre visite guidée.
"Avec près de 6000 pieds carrés de surface totale et un volume qui s’étendra sur deux niveaux, entre le sixième et le huitième étage, la salle d’arbitrage se veut le symbole marquant de notre activité de marché, peut-on lire sur le site Web de la CDP. Elle s’inscrira comme l’emblème de notre vitalité et de l’importance de la mission dont nous sommes investis par l’ensemble de nos clients."
En d’autres mots: on va péter plus haut que le trou afin d’impressionner la galerie, et convaincre les investisseurs étrangers que nous brassons de grosses affaires. Cette idée vieille comme le monde (Tes affaires vont mal? Achète-toi une cravate et loue une BMW, et les gens te passeront de l’argent) est à la base de la Grande Bibliothèque: les bibliothèques de quartier tirent le diable par la queue, mais qu’importe, l’État cachera ce vide en érigeant une pyramide de verre et de béton au coeur du Quartier latin. Lorsque les touristes apercevront cette cathédrale, ils se diront: "Wow, que le Québec est une société cultivée!"
Quittons la salle d’arbitrage, maintenant, et parlons de l’apparence générale du nouveau complexe de notre bien-aimée Caisse de dépôt.
"Le Centre CDP Capital sera le premier édifice en Amérique du Nord à intégrer l’ensemble des plus récentes innovations technologiques qui lui procurera ce qu’on appelle communément dans le jargon du métier, une façade intelligente."
J’adore cette expression: façade intelligente. Qu’est-ce qu’une façade intelligente? Est-ce le fait que Jean-Claude Scraire, l’ex-président de la Caisse de dépôt, ait vu son bonus annuel augmenter de 15 % en 2001 et 2002, même si la Caisse a affiché un rendement négatif de 5 %? Ou le fait qu’on érige des mégacomplexes futuristes alors que nos systèmes de santé et d’éducation prennent l’eau?
Le Centre CDP Capital sera doté d’un immense atrium vitré. Malheureusement, qui dit vitre, dit soleil. Comment évitera-t-on que ce lieu de rencontres et d’échanges ne devienne un véritable four en été? Simple: on a utilisé de la céramique frittée! "La céramique frittée augmente le coefficient d’ombrage du verre et régule la température intérieure, nous apprend-on. Le verre fritté possède aussi une valeur esthétique dans le mesure où il contiendra des inscriptions qui se refléteront en divers endroits du Parquet, selon l’heure et l’orientation du soleil. Les inscriptions choisies pour habiter le verre sont celles des valeurs qui nous animent depuis 35 ans: performance, prudence, éthique, intégrité…"
Pincez-moi, je rêve! La Caisse de dépôt et placement nous a fait perdre collectivement DEUX MILLIARDS de dollars en aidant Quebecor à acheter Vidéotron et TVA, et voici qu’elle nous parle de céramique multimédia servant à projeter des mots-clés sur un parquet high-tech qui a coûté la peau des fesses!
De qui se moque-t-on, exactement?
Pendant ce temps, le Québec est tellement dans la merde qu’on songe à augmenter la TVQ pour nous sortir du trou…
Ces dépenses faramineuses engagées par des hauts fonctionnaires et des politiciens en mal de postérité sont tout simplement dégoûtantes.
Après ça, on viendra nous dire que l’une des plus grosses menaces à la santé de notre économie est que les femmes de ménage se font payer en dessous de la table…