Ondes de choc

Ordinaire

Ordinaire: Le degré habituel, moyen d’une chose. Ce qui ne se distingue par rien de particulier. Dont la qualité ne dépasse pas le niveau moyen le plus courant. (Le Petit Robert)

Le 31 décembre approche. Comme le veut la tradition, le temps est venu de choisir la Personnalité de l’année.

Certains diront – gloups! – Jean Chrétien. D’autres, Saddam Hussein.

Moi, je choisis la personne ordinaire.

La personne ordinaire est la grande vedette de l’année 2003. Chaque jour, un million trois cent mille Québécois se ruaient sur leur télé pour voir ce qu’elle avait à dire.

La plupart du temps, la personne ordinaire n’avait strictement rien à dire. Et le monde ordinaire aimait ça.

Habituellement, la télé invite le monde ordinaire à découvrir des gens extraordinaires. Cette année, on a changé de stratégie. Le petit écran a invité le monde ordinaire à regarder des gens ordinaires.

Qu’est-ce qu’ils font, les gens ordinaires? Des affaires ordinaires. Ils mangent (des mets ordinaires), ils parlent (de choses ordinaires), ils s’habillent (de façon ordinaire). Et pour que ces gens ordinaires soient le plus ordinaires possible, on les a sortis de leur bureau et on les a enfermés dans un loft.

Un loft ordinaire. Rempli de meubles ordinaires.

Retirées de la société, où l’ordinaire côtoie parfois l’extraordinaire, les personnes ordinaires n’avaient rien d’autre à faire que d’exposer leur nature ordinaire.

À la face du monde ordinaire.

Qui n’en revenait pas de se voir. Lui qui s’est toujours trouvé ordinaire.

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En 2003, le monde ordinaire a même eu son héros: Wilfred. Un gars ordinaire venant d’une province ordinaire et qui chante des chansons ordinaires.

Il est un gars très ordinaire, Wilfred. Parfois, il n’a plus le goût de rien faire. Il pêcherait des truites, il boirait de la bière. Mais il faut qu’il pense à sa carrière. Il est un chanteur populaire.

Le monde ordinaire au grand complet s’est reconnu dans l’histoire de Wilfred. Son premier album (très, très ordinaire) a meublé le silence de milliers de gens ordinaires.

Les cafés branchés ont leur petite musique tchik-a-boum. Les cuisines et les salons ordinaires avaient Wilfred. À chaque environnement, sa bande-son.

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On a beaucoup parlé du cinéma québécois cette année. De sa renaissance, de sa résurrection.

La raison de ce succès est simple: les producteurs ont découvert les gens ordinaires. Ils ont fait des films pour les gens ordinaires, et les gens ordinaires sont allés les voir.

Extraordinaire, non?

Ils sont chanceux, les gens ordinaires. Tout le monde veut leur parler, tout le monde veut leur reconnaissance.

On n’en a plus que pour eux.

Il faut dire qu’ils font le poids. Quand une émission est regardée par un million cinq cent mille personnes ordinaires, plus besoin de parler aux gens qui veulent autre chose. Ils peuvent bien aller se rhabiller, ils ne comptent plus, ils n’existent plus.

Ils ne pèsent plus dans la balance.

Cette année, les gens ordinaires avaient tellement le gros bout du bâton que ceux qui n’étaient pas intéressés à regarder des gens ordinaires faire des choses ordinaires se sentaient coupables.

"Quoi? Tu n’as jamais regardé Loft Story? Tu ne sais pas qui sont Julie ou Samuel? Mais de quoi parles-tu au bureau????? Comment fais-tu pour t’intégrer, pour créer des liens avec les autres êtres humains?"

En 2003, le Québec était séparé en deux. D’un côté, les gens ordinaires qui aiment regarder des gens ordinaires faire des choses ordinaires. Et de l’autre, les parias, les déficients.

Ceux qui pètent plus haut que le trou et qui se croient au-dessus de tout le monde.

Allez, faites le test: dites à votre voisin que vous ne regardez pas les émissions de télé-réalité. Vous verrez, il vous regardera comme si vous étiez une bibitte, un monstre.

Un sous-être humain.

Il y a quelques années, Agnès Jaoui a réalisé un très beau film, intitulé Le Goût des autres. Une comédie brillante, qui célébrait l’ouverture sur les autres, la différence, la curiosité.

Hé bien, s’il y avait un titre à donner à l’année qui vient de s’écouler, ce serait Le Goût de soi.

Le goût du même, le goût de l’ordinaire.

Comme disait un personnage de la pièce-culte Les Voisins: "C’est bon, de la mayonnaise, ça goûte rien."