Ondes de choc

Cinéma, cinéma

Vous avez regardé la cérémonie des Jutra, dimanche soir? On avait l’impression d’assister à l’arrivée du printemps en direct. Tout le monde avait un sourire large comme ça sur le visage, ça sentait la félicité, le bonheur, la satisfaction du travail bien fait.

Pendant deux heures, les artisans de notre cinéma n’ont cessé de répéter que le cinéma québécois avait connu une année extraordinaire, formidable, géniale. Une tonne de prix à l’étranger, des salles remplies à craquer, des critiques dithyrambiques qui en redemandent, bref, on se pétait bruyamment les bretelles, et avec raison: de La Grande Séduction aux Invasions barbares, en passant par Gaz Bar Blues et 20 h 17 rue Darling, le cinéma québécois a le vent dans les voiles. La dernière fois qu’il s’est aussi bien porté, les frères Pilon couraient tout nus dans le bois et Monique Mercure se promenait en petite culotte devant Paul Berval et Gilles Latulippe. C’est dire…

Nous avons toutes les raisons de nous réjouir de cet état de fait. Mais entre le flattage de bedaine bien mérité et le chauvinisme crasse, la ligne est parfois bien mince. Oui, c’est génial que les Québécois aient vu plus de productions locales que de films américains en 2003. Mais entre vous et moi, ça dépend quels films.

Entre Les Invasions barbares et Gigli, la comédie insipide que Ben Affleck a tournée avec Jennifer Lopez, je choisis Arcand haut la main.

Mais entre 21 Grams et Vendus, le polar décevant d’Éric Tessier, je n’hésite pas une seconde: mon cœur penche pour le chef-d’œuvre d’Innaritu, même s’il a été tourné par un cinéaste mexicain et produit par une compagnie américaine.

C’est bien beau, le patriotisme. Mais entre un bon film étranger et un mauvais film québécois, je choisirai toujours le bon film étranger. Pour moi, il est plus important que les Québécois voient Lost in Translation que Les Dangereux, par exemple. Ou 25th Hour, de Spike Lee, que Séraphin: Un homme et son péché.

D’ailleurs, si j’ai beaucoup aimé le film de Denys Arcand et celui de Jean-François Pouliot, ce n’est pas parce que ce sont des films québécois, "faits ici avec des gens d’ici". C’est parce que ce sont de bons films, point. Des œuvres pertinentes, qui traitent de sujets importants.

Et entre vous et moi, la meilleure façon d’encourager le bon cinéma n’est pas de donner des primes à la performance qui récompensent les créateurs ayant vendu le plus de billets (une politique ridicule qui aurait favorisé Les Dangereux de Louis Saia aux dépens de Gaz Bar Blues de Louis Bélanger, par exemple – un grand pas pour la bureaucratie, un petit pas pour la cinéphilie). C’est de juger les projets à la pièce.

Que leurs producteurs aient fait courir les foules ou pas.

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Parlant de cinéma, c’est la cérémonie des Oscars, dimanche. Avant de déchirer votre chemise si jamais Denys Arcand repart bredouille, rappelez-vous ces quelques faits.

Martin Scorsese n’a pas remporté l’Oscar du meilleur réalisateur pour l’excellent Raging Bull (on a plutôt récompensé Robert Redford pour Ordinary People).

Al Pacino a remporté l’Oscar du meilleur acteur pour son remake de Parfum de femme… et non pour Serpico, Dog Day Afternoon ou les deux Godfather!

Alfred Hitchcock n’a JAMAIS remporté l’Oscar du meilleur réalisateur.

Citizen Kane, le plus grand film américain jamais produit, n’a pas remporté l’Oscar du meilleur film (on lui a préféré How Green Was My Valley, de John Ford).

Robert De Niro n’a pas remporté l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation magistrale dans Taxi Driver (on lui a préféré Peter Finch dans Network).

Dustin Hoffman n’a pas remporté l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation époustouflante dans Midnight Cowboy (on lui a préféré John Wayne dans True Grit).

Et le grand Orson Welles n’a jamais reçu d’Oscar… alors que Sally Field (La Sœur volante), elle, en a eu deux.

Alors prenez tout ça avec un grain de sel. Après tout, ce n’est que du showbiz!