Ondes de choc

Rideau

Cette semaine, j’ai deux tounes dans la tête. Deux tounes de Serge Gainsbourg:

Je suis venu te dire que je m’en vais et Comment te dire adieu.

Rien de plus difficile, dans la vie, que de réussir une rupture.

Ça va souvent trop vite, on n’a pas le temps de dire tout ce qu’on veut, de s’expliquer…

Comme le chantait Joe Dassin: "On a cent mille choses à dire / qui tiennent trop à coeur pour si peu de temps…"

Si, après 20 ans de loyaux services, j’ai décidé de quitter Voir pour d’autres cieux (comme vous l’avez certainement appris dans les journaux cette semaine), ce n’est pas parce que la publication que vous tenez dans les mains ne me tient plus à coeur, ou parce que je ne m’y reconnais plus, au contraire.

C’est par orgueil. J’aime mieux vous quitter avant que vous ne me quittiez.

Voir est un hebdomadaire urbain, qui s’adresse essentiellement à une clientèle jeune, branchée. Or, j’ai 45 ans. On a beau vouloir rester jeune dans sa tête, et écouter The White Stripes, quand on a 45 ans, on ne pense pas comme lorsqu’on en a 25.

On n’a pas le même genre de vie, les mêmes intérêts, les mêmes expériences.

Rien de plus pathétique qu’un gars de 45 ans qui veut à tout prix faire "jeune", et qui se promène avec un t-shirt de Che Guevara, histoire de montrer à la galerie qu’il est "anti-establishment, ostie".

Dans cinq ans, j’aurai 50 ans. Vous me voyez, vous, écrire dans Voir à 50 ans? Il faudrait que je passe mes idées au Gracian Formula!

Alors avant qu’un fossé entre vous et moi ne se creuse, j’ai décidé de quitter.

Il faut dire que le timing est idéal. Voir célèbre ses 20 ans – l’occasion parfaite pour moi de tourner la page et, pour le journal, de se renouveler. On se quitte sans amertume, sans regret, tout simplement parce que le temps est venu pour l’un comme pour l’autre de suivre sa route, de continuer son petit bonhomme de chemin…

Je pourrais écrire 20 pages de remerciements, mais je ne le ferai pas, parce que ça emmerderait tout le monde.

Je veux seulement remercier les journalistes que j’ai eu le privilège de côtoyer, les rédacteurs en chef pour qui j’ai eu le bonheur de travailler (Jean Barbe, Nicolas Tittley, François Desmeules, Christophe Bergeron), toute l’équipe de Voir et, surtout, Pierre Paquet, le président-fondateur du journal.

Les gens qui changent votre vie sont rares. Pierre fut de ceux-là. En fondant Voir, et en me confiant le poste de rédacteur en chef en 1992, Pierre Paquet a complètement changé ma vie. Professionnellement ET personnellement.

Je ne lui en serai jamais assez reconnaissant.

Au cours de toutes ces années, je n’ai eu qu’un seul principe, une seule idée, mais j’y tenais mordicus: être libre. Éviter les cantonnements. Critiquer la droite ET la gauche, les fédéralistes ET les séparatistes, les cols bleus ET les cols blancs, la marge ET le mainstream, Israël ET les Palestiniens, les gais ET les hétéros, les féministes ET les masculinistes…

Pour certains, c’est la marque d’un gars qui est incapable de se brancher, de trancher, un signe d’opportunisme intellectuel, quelqu’un qui veut ménager la chèvre et le chou et qui ne ferme aucune porte, au cas où… Pour moi, au contraire, c’est une preuve de maturité.

Mieux: une nécessité.

S’il y a un seul souhait que j’aimerais exprimer concernant l’avenir de Voir, c’est celui-là: que ce journal que j’ai tant aimé maintienne son indépendance d’esprit. Je ne suis pas inquiet…

Finalement, j’aimerais vous remercier, vous, lecteurs et lectrices. Vos critiques, vos encouragements et votre curiosité vont me manquer. Cela dit, je ne suis pas mort! On pourra continuer à garder le contact, ailleurs, dans d’autres pages…

Voilà, il me reste 30 mots. Qu’est-ce qu’on peut dire en 30 mots?

Merci. Mille fois merci.

Aujourd’hui, je sors des cuisines du journal, où j’ai passé 20 ans de ma vie, et je m’assois dans la salle, comme tout le monde.

Curieux, fébrile.

La tête pleine de souvenirs.

Me demandant ce que les chefs vont nous préparer…

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