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Petits velours

Mortes-vivantes

Lindsay Montgomery dépoussière la poterie. Elle la met à sa main, l’accorde au présent. Neo Istoriato exhume, le titre l’annonce d’emblée, une pratique italienne vieille de 500 ans, une technique datant de la Renaissance qu’elle a apprise du grand maître céramiste Walter Ostrom, son enseignant au Nova Scotia College of Art and Design. Une sommité, un érudit dont elle se fait la plus franche émule, sculptant et cuisant elle-même ses propres plats d’argile avant de les recouvrir, tradition oblige, d’un émail stratifié. Une surface lustrée sur laquelle il fait bon, et depuis le 16e siècle, peindre des histoires.

Et les siennes sont un tantinet décoiffantes.

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L’artiste met ses connaissances et sa maîtrise du médium au service de ses préoccupations féministes. Ses héroïnes se meuvent dans un décor qui nous ramène à une certaine idée de l’enfer, elles brûlent sous les flammes d’un dieu dont on ignore l’identité et sous nos regards ahuris. Des motifs païens directement inspirés de l’iconographie médiévale, son autre dada, des sorcières ou des sirènes, des damnées ou des succubes, on ne saurait dire, qui nous entraînent jusqu’aux tréfonds des limbes. Sur ses assiettes, ses majoliques, la faïencière montréalaise met en scène ces femmes qu’on «disgarce» sans vergogne, qu’on démonise et juge parce qu’elles embrassent une sexualité libérée de toute contrainte religieuse. Comment se fait-il, encore aujourd’hui, que l’homme et la femme ne soient pas soumis aux mêmes perceptions? Que l’un s’impose comme un héros et l’autre comme une salope? Chose certaine, le slut-shaming est un sujet prédominant chez Montgomery.

Entre quelques enfournées et ses cours à l’Université Concordia, où elle sévit également comme professeure, Lindsay Montgomery trouve le temps d’exposer en solo. Son travail sera présenté au Centre Materia de Québec du 26 octobre au 2 décembre puis à La Guilde de Montréal dès le 21 février 2019.

Corps de métier

Il y a longtemps que le milieu de la pub et ses excès servent d’engrais aux auteurs de part et d’autre de l’Atlantique. Nyotaimori constitue, pour ainsi dire, une nouvelle critique de la vie en agence et tire son nom d’un fragment de party de bureau, de ces sushis mangés entre collègues sur le corps d’une femme nue. D’emblée, la prémisse décape. C’est un doigt pointé vers les princes qui évoluent dans ces décors dernier cri, ces Octave Parango et autres Don Draper qui se refusent à toute autorité, toutes consignes, bien que les observations de Sarah Berthiaume transcendent cette seule thématique et ne versent jamais dans la caricature ou les généralisations éhontées.

Construit à la manière d’une chaîne de montage, le récit s’impose surtout comme une réflexion dystopique sur le monde de l’emploi. On y suit Maude, une journaliste pigiste complètement asservie à ses clients/patrons, pion interchangeable d’une industrie en décroissance et d’un domaine déjà contingenté, dans l’écriture d’un improbable reportage sur les métiers d’avenir – le sien n’y figurant évidemment pas.

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Courtoisie les éditions de ta mère     Illustration Ben Tardif

Ce sont Les éditions de Ta Mère qui couchent cette pièce sur papier, qui immortalisent ce spectacle coproduit et présenté par le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en février dernier. Un texte aussi comique qu’important, puissant mais jamais lourd, un assortiment de répliques truffées de prises de position truculentes, qui se lit comme un roman. La dramaturge s’en donne à cœur joie, et par la bouche de ses personnages, auscultant au passage notre appétit matériel, s’interrogeant sur la traçabilité des cossins qu’on achète et dénonçant les ravages de la mode jetable, éphémère. Nyotaimori est un puissant manifeste antiproductif, anticapitaliste, slow toute. Ce livre, sorti en septembre, fait écho à nos angoisses et à nos remords de surconsommateurs en ces temps troubles où la terre menace de se changer en étuve. Difficile de faire plus actuel.

La meute

Wolfe est une anomalie, une curiosité, une œuvre cinématographique exigeante et, pourtant, portée par une distribution de comédiens-influenceurs au rayonnement extraordinaire. Catherine Brunet s’en fait le point focal, dérangée quoiqu’enjôleuse, prêtant ses traits à cette Andie résolument bien étrangère à Charlotte et son Monde. La jeune vétérane incarne une psychopathe bizarrement attachante dont les maux et la mort viendront chambarder l’existence de ceux qui restent. Ses meilleurs ennemis campés par Ludivine et Godefroy Reding, Léa Roy (la révélation de ce long métrage), Julianne Côté, Antoine Pilon. Une belle brochette d’acteurs qui se révèlent et brillent dans des rôles à leur pleine mesure.

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crédit : Ludovic Rolland-Marcotte

Francis Bordeleau signe la réalisation et le scénario de ce drame psychologique follement stylé, un thriller tordu mais nué de paillettes, enjolivé des costumes baroques du couturier québécois MARKANTOINE et de la direction photo fantaisiste de Miguel Henriques. Des plans exquis, minutieusement étudiés, auxquels vient s’agglutiner une trame sonore variée et intrinsèquement québ. Au rythme des scènes, Bordeleau oscille entre l’eurodance post-internet et néo-kitsch d’Antoine 93, l’électropop bonbon de Laurence Nerbonne, le rap franglais surpuissant des Dead Obies et un succès souvenir de Pierre Lapointe. La musique occupe une place prépondérante dans cette production qui, par moments, emprunte aux codes esthétiques du vidéoclip.

On se délecte de l’enrobage de ce film d’horreur au sens non conventionnel du terme, parce qu’exempt d’images gore et d’un hypothétique tueur qui guetterait les protagonistes dans l’ombre. Ils sombrent eux-mêmes dans des abysses mentaux insondables, taraudés par le suicide et l’automutilation, le monstre qu’ils portent en eux. C’est dur, extrêmement cru, presque anxiogène, terriblement réaliste. Ce qui fait le plus peur se cache souvent à l’intérieur de nous, tout le monde est en proie à une perte de contrôle, au déséquilibre. Avec cette offrande inclassable, Bordeleau nous ramène à notre propre fragilité. En salle le 26 octobre.

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