Hannah Claus, Fatoumata Diawara et Maria Schneider : oiseaux de passage
Petits velours

Hannah Claus, Fatoumata Diawara et Maria Schneider : oiseaux de passage

Vous connaissez possiblement Hannah Claus sans le savoir. Quiconque a déjà visité le Musée de la civilisation s’est trouvé au pied de L’envolée, une installation de son cru évoquant la migration des oiseaux qui a – c’est presque ironique – durablement fait son nid entre les murs de l’expo permanente consacrée au vaste patrimoine autochtone et inuit. Une myriade de rondelles de papier blanches aux reflets bleutés qui, retenues par des fils de pêche, semblent flotter dans le vide. Serait-ce des pétales? Des fragments de nuages? Difficile à dire.

Quoi qu’il en soit, la plasticienne excelle par ses compositions riches, cette façon si singulière et enivrante qu’elle a d’occuper l’espace.

Ses œuvres, impressionnistes et poétiques, lui sont souvent inspirées par le vaste thème de la cosmogonie, cette fascination qu’elle entretient à l’égard du commencement du monde. Un angle qui tranche pourtant avec le climat actuel – au sens propre et au figuré. Tandis que tout fout le camp et que l’apocalypse nourrit la pratique des autres, Hannah, elle, rend gloire aux origines de la vie sur Terre. C’est comme ça qu’elle a choisi d’aborder la question écologique, à contre-courant et ancrée dans une certaine forme d’optimisme. La Montréalaise surligne ainsi, d’un trait diaphane, les préoccupations environnementales qui l’animent possiblement depuis l’enfance, elle qui a grandi aux abords des berges érodées de la baie de Fundy.

Née au Nouveau-Brunswick de parents aux origines mohawk et anglaises, Hannah Claus a puisé à même ses racines pour créer les œuvres qu’elle présente ces jours-ci au Musée huron-wendat de Wendake. Ce corpus présenté dans le cadre de la Manif d’art 9 s’impose comme une célébration de son héritage mixte. Elle s’autorise notamment une citation visuelle détournée du peintre et tapissier William Morris en changeant ses motifs floraux victoriens par des plantes traditionnelles apprêtées par la Nation Secwepemc. Une proposition aussi attrayante que songée.

Jusqu’au 21 avril
au Musée huron-wendat
15, place de la Rencontre, Wendake

Du 7 mars au 11 août
au Musée McCord
690, rue Sherbrooke Est

 

Bamako-Paris Express

Fatoumata Diawara est née sur la Côte d’Ivoire, mais elle a grandi au Mali et demeure aujourd’hui en France. C’est là, sous les lumières de Paris, qu’elle mène deux carrières de front: l’une au cinéma, l’autre en musique. Où qu’elle aille, et quoi qu’elle fasse, elle s’exprime toujours avec éloquence. On reconnaît la femme aux multiples talents et vive à sa voix céleste, mais granuleuse, à son regard magnétique. Des yeux brillants, suppliants, rieurs. Elle marque.

Aïda Muluneh

Je l’ai découverte sur le tard par l’entremise de Matthieu Chedid sur Lamomali, un disque qui fera office d’échange culturel, de pont entre deux scènes, deux solitudes. Un projet précieux en ces temps troubles où, trop souvent, la peur de l’autre domine. Dès 2011, Fatoumata prêtait justement sa voix aux migrants, se faisant le porte-voix des Clandestins sur l’ultime plage de son premier ouvrage solo. Plus récemment, la parolière-compositrice-interprète renouait avec le sujet sur Nterini, une pièce accrocheuse cautionnée par Obama lui-même, mélomane notoire et auteur d’une playlist annuelle toujours fort attendue. Ce morceau est tiré de Fenfo, sa dernière offrande en date, un titre qui signifie «quelque chose à dire» dans la langue de chez elle, en bambara.

Forte et fière, elle chante à la gloire de son pays pourtant en proie à des violences armées. Déchiré, de part et d’autre des déserts du Sahel et du Sahara, entre certains peuples nomades et sédentaires, arabes (ou touaregs) et personnes à la peau noire. Fatoumata, elle, pose une loupe sur les splendeurs du Sud, là où la paix subsiste en plus d’être célébrée du plus grand nombre. Quoi qu’en disent les manchettes, le Mali reste un haut lieu de l’afropop à ascendance blues et peut-être même de la pop tout court. Après Oumou Sangaré et Amadou & Mariam, le temps est venu pour Fatoumata Diawara de briller.

En concert
2 avril au National (Montréal)
3 avril au Palais Montcalm (Québec)

 

Pour en finir avec Tango

Elle était la coloc de Bardot, la protégée de Delon, la fille illégitime de Gélin et, surtout, la vedette tristement inoubliable du Dernier tango à Paris. Son nom, Maria Schneider, a ressurgi comme un écho dans la foulée du mouvement #metoo. Nombreux sont celles et ceux qui se sont penchés, de nouveau et avec des yeux d’aujourd’hui, sur le film que la défunte avait tourné en 1972 avec Bernardo Bertolucci, sur cette scène affreuse et orchestrée à son insu – la fois où, devant les caméras, Marlon Brando (de 28 ans son aîné) avait simulé une sodomie contre son corps. «Passe-moi le beurre!», qu’il criait. Une réplique de quatre mots et d’une poignée de secondes qui l’ont humiliée à jamais, l’entraînant ultimement dans une chute terrible, vers les méandres de l’héroïne.

Signé et narré par sa cousine Vanessa Schneider, ce récit biographique retrace le morne destin d’une fille sans père puis abandonnée par sa mère, d’une gamine élevée à l’ombre de la libération sexuelle et initiée – c’est évoqué en filigrane – bien trop vite à la chose. Fragile, d’emblée, mais belle comme le jour, la peau de Maria miroitera aux reflets des boules disco, hit girl d’avant la lettre, pour ensuite brûler sous les projecteurs du cinéma, jusqu’à en cramer. Sa carrière comme sa vie auront été tragiques, marquées des erreurs des autres, de leur malveillance.

C’est un roman écrit avec une économie de mot rare et un sens de la chute inouï. Le cinéaste italien qui l’a menée à sa perte se retournera forcément dans sa tombe, un géant aux pieds d’argile, déboulonné comme autant de statues confédérées. Mais la principale intéressée pourra peut-être enfin reposer en paix.

Tu t’appelais Maria Schneider s’impose comme une autopsie des curriculum vitae de ces femmes qui ne bourgeonnent qu’un temps, de ces actrices qui plient sous le poids des années tandis que les rides se creusent sur leurs doux visages. Que reste-t-il encore pour ces dames quand la gravité a fait son temps?

Un livre historique, mais terriblement actuel, à lire chez Grasset.


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