Pourquoi tant de haine?

Clivages existentiels

Alors finalement, on aura encore les libéraux de Justin Trudeau au gouvernement à Ottawa, mais cette fois minoritaires, avec la balance du pouvoir au NPD de Jagmeet Singh. L’Histoire pourrait en retenir que l’électorat canadien a ressenti le besoin d’administrer une tape sur les doigts à Justin Trudeau, mais que sa (encore quand même assez) bonne image d’homme sensible et woke représente finalement trop bien le Canada pour qu’on ait envie de le congédier après un seul mandat. Le voilà avec une deuxième chance, sous surveillance.

Mais il y a une autre trame à lire dans ces résultats. Si les libéraux sont désormais minoritaires, c’est que les provinces de l’Ouest ont massivement appuyé les conservateurs, et que le Bloc a effectué un Grand Retour au Québec. Ce n’est pas nouveau que le Canada est divisé, mais le contexte actuel est peut-être plus propice que jamais à ce qu’il le devienne au point que la question de son unité en finisse par sérieusement se poser. Et pour une fois, ça ne viendrait pas du Québec.

Parce que la sempiternelle question canadienne par excellence «What does Québec want?» n’est plus à l’ordre du jour. En fait, on sait très bien ce que le Québec veut, présentement. Il veut la loi 21. Il a envoyé Yves-François Blanchet avec une solide cohorte à Ottawa pour défendre la laïcité québécoise. Et sur cette question, avec les procédures en cours devant les tribunaux, les multiculturalistes canadian peuvent japper longtemps avant d’avoir à trancher. Il sera donc «urgent de ne rien faire» pour un bon boutte.

Mais sur la question du pipeline, c’est autre chose. L’imprévoyante Alberta ayant mis tous ses œufs dans le même panier bitumineux, la voilà prise au dépourvu, car elle n’a pas accès à la mer (duh!) pour pouvoir exporter son pétrole à qui voudra bien le payer.

Dans Le Devoir du 3 novembre dernier, Laurent Krugel (La Presse canadienne) nous apprenait que le fondateur d’un mouvement indépendantiste dans l’Ouest, un certain Peter Downing, prétend qu’un pays des Prairies indépendant pourrait évoquer La Convention des Nations unies pour pouvoir avoir accès à un pipeline, et propose un référendum sur l’idée. On en est peut-être loin, mais préparez-vous à entendre de plus en plus parler de Wexit, ce Brexit de l’Ouest.

Dans la plupart des articles que j’ai lus sur le sujet, on semble n’y voir là qu’un moyen de pression dans une joute politique strictement canadienne, presque un bluff. Mais c’est un regard peut-être un peu trop désinvolte, à mon avis.

UN PEU DE POLITIQUE-FICTION, JUSTE POUR LE FUN…

Parce qu’il ne faut pas oublier que tout juste au sud de l’Alberta se trouvent les États-Unis de Donald Trump – un homme politique en pleine déroute, prêt à toutes les disruptions dans sa perpétuelle fuite en avant, et fort lui aussi d’un solide appui dans le heartland au cœur du continent –, est-il si farfelu de se demander si, au-delà de l’unité du Canada, ou même de celle du Québec, c’est l’unité de l’Amérique du Nord qui pourrait bientôt être remise en cause?

Je sais bien, on nage ici en pleine politique-fiction dystopique. Mais juste en partant de la prémisse qu’un individu aussi absurde que Trump a pu accéder à la présidence des États-Unis, il me semble qu’il faut admettre que toutte se peut, présentement.

De l’Alaska au Texas en passant par les Prairies canadiennes, on discerne clairement un axe pétrolier transnational qui vient séparer les bicoastal elites de la côte ouest et de la Nouvelle-Angleterre. Ajoutez le charbon des Appalaches dans l’équation et ça couvre encore plus large.

Quand on voit à quel point le sentiment d’aliénation est fort dans ces flyover states, et à quel point ça ressemble à ce qui s’exprime dans l’Ouest canadien, il n’est pas impensable d’imaginer que tous ces climatosceptiques puissent en venir à se fédérer.

Je ne dis pas que ce scénario est inéluctable, ni même probable. Les États-Unis sont une puissance mondiale et possèdent une bombe atomique dont il faudrait décider qui en aurait la garde advenant une désunion, ce qui n’est pas une mince affaire, on en conviendra. Mais il me semble qu’on doit au moins envisager que certains intérêts puissent travailler à ce que ça arrive.

Ce serait le signe qu’au lieu de se diriger vers une vaste concertation internationale pour lutter efficacement contre la menace du réchauffement climatique, le monde serait plutôt en train de se réorganiser en une nouvelle guerre froide (appelons-la la «guerre tiède», tiens…), entre une alliance de pays écosolidaires, qui se coordonneraient pour se sortir du pétrole malgré ses avantages inhérents, face à un bloc pétrolier qui déciderait de s’en foutre pour faire assez de cash pour se payer des villes flottantes si les océans continuent de monter.

On peut aussi imaginer qu’entre ces deux pôles, on retrouverait d’autres puissances «non alignées» qui tenteraient de tirer profit de naviguer entre les deux, comme c’était le cas au temps de la guerre froide.

Mais advenant cette éventuelle reconfiguration continentale sur la base de la solidarité climatique (ou pas), il ne fait aucun doute dans mon esprit que le Québec, avec son hydroélectricité, son expertise en batterie et son goût plus marqué qu’ailleurs pour les véhicules électriques, aurait sa place parmi les écosolidaires de l’Est.

Mais pour le «Reste of Canada», ce n’est pas si évident, et la question se poserait à la pièce. J’imagine les Prairies américaines et canadiennes réunies en un Cowboyland pro-pétrole. La Colombie-Britannique se joindrait sûrement à la Cascadie, cette «biorégion» du Nord-Ouest qui a déjà son drapeau officiel. Les Maritimes risqueraient d’être avalées par la Nouvelle-Angleterre. Resterait l’Ontario, qui devrait alors décider entre son côté Doug Ford et son côté Justin Trudeau.

Un pays pétrolier (ce qu’est présentement le Canada) ne peut tout simplement pas sortir indemne du fait qu’on doive le plus vite possible sortir de l’ère du pétrole. Tout compte fait, pour un petit pays hydroélectrique, ce sera peut-être ça, les «conditions gagnantes»…

On verra, comme dirait l’autre!