Prise de tête

Un président mormon?

Il est donc possible qu’un mormon, Mitt Romney, s’installe dans quelques jours à la Maison-Blanche.

Cette éventualité invite à soulever au moins deux fascinantes et incontournables questions.

La première concerne les définitions respectives des concepts de secte et de religion, afin de décider si le mormonisme est une religion ou une secte. Je ne la traiterai pas ici, sinon pour dire que le mécréant que je suis a toujours trouvé instructif de chercher ce qui rapproche secte et religion, plutôt que ce qui les distingue. J’en suis arrivé à la conclusion qu’une religion est souvent une secte qui a réussi.

Quoi qu’il en soit, les candidats à ce rapprochement entre secte et religion ne manquent pas.

Toutes deux, par exemple, usent de moyens dont certains sont des entraves à la liberté de pensée pour faire en sorte que leurs adeptes adhèrent inconditionnellement à diverses doctrines.

De ce point de vue, on est d’ailleurs tenté de dire que certaines sectes sont moins pires que certaines religions, tant par le nombre de personnes qu’elles contaminent que par le fait qu’elles s’en prennent le plus souvent à des adultes, tandis que les religions s’emparent typiquement des cerveaux des enfants dès leur naissance. (Je hurle quand j’entends dire que par le seul fait de leur naissance, des enfants sont des petits musulmans, ou des petits chrétiens, ou des petits juifs, ou des petits scientologues.)

De plus, parmi ces doctrines, il en est, dans les sectes comme dans les religions, auxquelles une personne rationnelle ne peut en aucun cas adhérer sans mettre son cerveau en consignation.

Sur ce plan, le mormonisme (l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours) ne donne pas sa place. Et dans une compétition pour les croyances sectaires ou religieuses les plus délirantes, il pourrait bien être grand finaliste, avec la scientologie. La fraude et le charlatanisme y sont à ce point évidents qu’on a peine à penser que des gens croient cela. Jugez-en.

En 1830, un homme qui a déjà subi un procès pour charlatanisme, Joseph Smith, dit avoir trouvé, grâce à un ange, des tablettes d’or relatant une révélation, tablettes qu’il traduit d’une langue qu’il ne connaît pas grâce à des pierres magiques. On apprend grâce à lui que les Amérindiens sont des descendants d’une tribu d’Israël; que le paradis terrestre est situé au Mississippi; qu’il faut porter des sous-vêtements protecteurs spéciaux comportant divers symboles; que l’homosexualité est une maladie traitable ou un choix immoral; que la polygamie est souhaitable. J’en passe et des meilleures, mais je n’oublie pas les deux suivantes. L’Église pratique, pour leur Salut, le baptême post mortem d’inconnus, par exemple, ces temps-ci, des juifs victimes de l’Holocauste (!?!). Et soutient que les Noirs sont noirs par punition divine, de sorte que jusqu’en 1978 (je répète: 1978!!!), ils ne pouvaient devenir des prêtres mormons.

Ce qui m’amène à la deuxième incontournable question que pose la possibilité de l’élection de Romney: quelle devrait être la place de croyances délirantes comme celles-là dans l’arène politique? Que fait-on devant une personne qui aspire à un poste politique majeur et qui pense de telles choses?

Le problème est sérieux. Non seulement parce que les croyances délirantes sont légion, mais aussi parce que les convictions des uns sont parfois les délires des autres. Par exemple, pour certaines gens, et je le sais bien, mes propres convictions anarcho-syndicalistes sont délirantes. Alors?

Il y a, me semble-t-il, dans une société démocratique qui respecte la liberté de pensée et de conscience, deux grandes manières de faire face à cette situation.

La première est de rappeler que si, en privé, chacun peut penser ce qu’il veut, dans l’arène publique, l’usage de la raison demande qu’on invoque des arguments qui sont en droit acceptables pour tous: invoquer sa foi ne peut donc être un argument quand on prétend s’adresser à tout le monde et vouloir convaincre chacun. Le président Romney peut donc sans problème argumenter contre le mariage homosexuel, mais il doit le faire en déployant des arguments que tout le monde peut recevoir et débattre, et jamais en disant: je suis contre cette pratique parce que mon Église la rejette et cela clôt le débat. C’est là une des implications de cet important principe appelé la séparation de l’Église et de l’État, ainsi que de l’idéal de laïcité.

La deuxième grande manière de faire face à cette situation est de se rappeler que la liberté de pensée et de conscience va de pair avec son indissociable compagne: la précieuse liberté d’expression; et que, par elle, toutes les idées, positions, préférences sont discutables et critiquables, même sévèrement – les croyances religieuses ne faisant pas exception.

Romney doit donc, s’il est président, s’attendre non seulement à ce qu’on surveille attentivement ses prises de position pour s’assurer que ses croyances n’y jouent pas un rôle qu’elles ne peuvent aspirer à jouer dans l’espace public, mais aussi, puisqu’il occuperait une (si importante) place dans l’arène publique, à des questions, même gênantes, sur ces mêmes croyances. Par exemple, il n’est pas du tout déplacé de demander à cet homme, qui était adulte en 1978, comment il justifie son appartenance, d’alors et depuis, à une organisation si ouvertement raciste.

Moi, j’aimerais bien savoir s’il porte ou non des sous-vêtements magiques – et pourquoi, le cas échéant…

On me cache tout!

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