Prise de tête

Mon cher Kropotkine: patience…

Une petite devinette.

Qui, à Montréal, vient de mettre à pied quelque 300 personnes, tout juste après avoir empoché 2,67 millions de dollars d’Investissement Québec pour acheter de l’équipement et rénover ses usines?

Non? Un indice, peut-être?

Cela se passe dans un secteur où, au Québec, on assiste depuis quelques années à une véritable saignée – tant sont nombreux les emplois sabrés, les usines et centres de recherche dont on réduit les effectifs ou qui sont fermés et délocalisés. Vous y êtes? Pour le secteur d’activité, au moins? L’industrie pharmaceutique, vous dites? Bravo.

Je vous donne la réponse à ma devinette. L’entreprise qui vient de couper 300 postes s’appelle Pfizer. Il s’agit donc d’une autre douloureuse restructuration dans ce domaine, restructuration rendue nécessaire en raison de euh… de euh… de l’état de l’économie. Voilà!

Il se trouve pourtant que cette nouvelle figurait dans mon journal juste au-dessus de cette autre, annonçant pour le troisième trimestre des profits records pour Merck, elle aussi une pharmaceutique. Pfizer, quant à elle, annonçait, le trimestre précédent, des profits en hausse de 25%. Étrange? Bizarre? Mais pas du tout. En fait, les profits records ont souvent pour condition les mises à pied et les délocalisations; ainsi que plusieurs autres petites choses mal connues du public.

En voici quelques-unes.

La première est justement que cette recherche du profit maximal au mépris de tout le reste, y compris des emplois, est la règle du jeu: comme le disait excellemment Milton Friedman, le grand chantre des marchés, la seule responsabilité sociale de l’entreprise est de faire des profits pour ses actionnaires. Tout le reste est (mauvaise) littérature.

Mais cette notion de marché doit être expliquée soigneusement et les compagnies pharmaceutiques, elles, ont parfaitement compris ce que cela signifie, non dans de très abstraits traités d’économie mathématisée, mais dans ce monde-ci, ici et maintenant.

Pour commencer, il s’agit de pomper le plus de fonds publics possible sous forme de subventions. Arguez pour cela que la recherche coûte cher et bénéficie à tous – et n’oubliez pas d’embaucher, avant de les congédier au besoin, des scientifiques formés aux frais du public dans des universités publiques, en espérant que personne ne le remarquera trop.

Ensuite, faites en sorte, avec la complicité des gouvernements et des instances internationales appropriées (FMI, OCDE, OMC, par exemple), en secret autant que possible, que les lois du marché ne s’appliquent pas à vous – même si vous clamerez sans cesse que ce sont elles qui vous imposent des choix parfois douloureux.

Par exemple, exigez des brevets interminablement longs ou encore présentez comme de grandes innovations justifiant de nouveaux brevets des modifications mineures apportées à des produits existants. Au besoin, faites des procès, comme Novartis en Inde en ce moment, l’Inde coupable de fournir à bas prix aux plus pauvres de la planète de ces médicaments génériques qui sont votre pire ennemi. Et concentrez-vous sur ce qui rapporte, de sorte qu’un extraterrestre qui regarderait la planète bleue conclurait sans doute que les dysfonctions érectiles chez les Occidentaux de plus de 50 ans sont un des problèmes de santé majeurs qu’on y trouve.

Enfin, contrôlez les tests de vos produits. Autant que possible, ne sortez que les résultats positifs et mettez sur le «marché» tout ce que vous pourrez y mettre, même si pour un résultat de recherche positif, il y en a six, non rendus publics ceux-là, qui ne sont pas concluants. Ne prenez surtout pas exemple sur Jonas Salk, le découvreur du vaccin de la polio en 1953, qui ne concevait pas de breveter son vaccin: on ne brevète pas le soleil, disait ce naïf. Si vous trouvez une manière de breveter le soleil, foncez!

Voilà la recette. Elle fonctionne merveilleusement bien. Elle vient de mettre 300 autres personnes à pied dans une industrie profitable que nous avons subventionnée à fond et protégée de la concurrence et du marché par d’innombrables interventions gouvernementales et supragouvernementales.

Devant tout cela, une solution s’impose comme une évidence morale et intellectuelle. Mais en ces heures où le supposé marché est roi et maître, elle paraît si hérétique qu’il est mal venu de simplement l’envisager. La voici: il conviendrait, ici et ailleurs dans le monde, de nationaliser au plus vite l’industrie pharmaceutique en lui demandant ensuite de produire au moindre coût possible de bons médicaments dont les êtres humains ont besoin, et en prenant bien soin de déposer toutes nos connaissances en ces matières dans des banques de données accessibles à tous.

On aura compris pourquoi on ne le fera pas. Outre le manque de courage ou de vision de nos politiques, il y a ce fait têtu que nos gouvernements sont désormais des alliés objectifs de ces entreprises, qui sont des personnes morales immortelles jouissant de droits parfois plus grands que ceux des êtres humains de chair et d’os que les gouvernements prétendent servir.

Donner l’usine aux employés de Pfizer après l’avoir nationalisée afin qu’ils la gèrent eux-mêmes est bien entendu une chose carrément impensable. C’est pourtant ce qu’il faudrait faire…

Kropotkine, Proudhon, camarades vitamines: patience. Car il faudra bien un jour que ce monde gravement malade goûte à votre médecine, bien meilleure et plus efficace que celle de toutes les Pfizer du monde…

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