Prise de tête

Pour un cours de culture scientifique au collégial

Quelle est la structure d’un sonnet? Que veut-on dire en décrivant un amour comme platonique et d’où vient ce vocable?

Que décrivent les équations de Maxwell? À quoi «E» réfère-t-il dans l’expression E = mc2?

Si vous connaissez les réponses aux premières questions, vous possédez des éléments de culture classique, d’une culture plutôt littéraire et humaniste.

Si vous connaissez les réponses aux deux dernières questions, vous possédez des éléments de culture scientifique.

Longtemps, être cultivé, avoir ce qu’on appelle une culture générale, a signifié avoir acquis un large bagage de culture du premier genre. Une personne cultivée en ce sens est celle qui connaît bien des domaines comme la littérature, l’histoire, la philosophie. C’est en somme, comme on le disait parfois, une personne qui a «fait ses humanités».

On a, au Québec, avec raison, fait de louables efforts pour généraliser la culture générale ainsi comprise et l’offrir à tout le monde. Lors de la création des cégeps, c’est avec en tête un idéal de culture générale de ce genre qu’on a souhaité offrir à toutes les personnes qui fréquenteraient ces institutions – qu’elles soient inscrites dans un programme menant à l’exercice d’un métier, dans un programme des humanités ou encore dans un programme scientifique – des cours de littérature et des cours de philosophie. Je maintiens que c’était et que cela reste une très sage décision.

Mais le monde a changé depuis 50 ans et je voudrais soumettre l’idée que notre conception de la culture générale doit être révisée pour y incorporer des éléments de culture scientifique. Je pense qu’on y gagnerait beaucoup, et au moment où s’ouvrira sous peu un Sommet sur l’enseignement supérieur, je voudrais proposer qu’on en profite pour introduire au collégial un cours obligatoire de culture scientifique.

J’avancerais trois grands arguments en sa faveur.

Pour commencer, la science et la technologie scientifique imprègnent désormais si profondément notre monde, sont à ce point au cœur de notre vie quotidienne et des enjeux (parfois vitaux) auxquels nous faisons face collectivement, qu’il me semble au sens fort impossible de s’y retrouver sans un minimum de repères conceptuels acquis au contact des sciences.

Ensuite, une certaine connaissance de la méthodologie des sciences est un outil extrêmement précieux tant pour évaluer des travaux scientifiques qui nous sont rapportés que pour se prémunir contre tous ces charlatans qui se réclament frauduleusement de la science pour vendre leur camelote.

Enfin, et malgré tout le bon travail accompli depuis 50 ans, ce qu’on a appelé les deux cultures, la littéraire et la scientifique, restent comme deux continents relativement isolés. En effet, les gens qui ont une culture générale humaniste sont souvent bien peu savants en science (et s’en vantent même parfois, notamment quand il s’agit des mathématiques dont on dit sans gêne qu’on n’y a jamais rien compris!), tandis que les gens qui ont une culture scientifique sont parfois peu informés en matière de culture humaniste. Un cours de culture scientifique contribuerait à jeter des ponts entre ces deux univers.

Je pense que nous avons, dans nos cégeps, toutes les ressources intellectuelles pour concevoir et donner un tel cours – qui aurait aussi l’avantage de faire dialoguer ces deux cultures, puisqu’il demanderait la collaboration des professeurs de science et des professeurs des humanités, en particulier, mais non exclusivement, des philosophes.

Qu’aborderait-on durant les 45 heures que durerait ce cours? Je laisse aux experts le soin de le déterminer. Mais j’insisterais pour qu’on vise deux grands et ambitieux objectifs.

Le premier est qu’en en sortant, chacun devrait avoir une compréhension intuitive (pas [trop] de maths, qu’on se rassure…), citoyenne, des grands principes et résultats des grandes sciences, une compréhension suffisante, disons, pour lire et comprendre les sections des quotidiens consacrées à la science, quitte à parfois devoir aller consulter un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste pour y parvenir.

Le deuxième est qu’en sortant de ce cours, chacun devrait avoir une idée de ce qu’est la science, cette manière particulière et faillible de poser et de résoudre des problèmes qui est en somme récente dans l’histoire de l’humanité, et de sa place dans l’ensemble de la culture. Ce genre de connaissance me semble de la plus haute importance pour les citoyens: il contribue de manière irremplaçable à la formation de la pensée critique et à son exercice sur un grand nombre de sujets cruciaux – l’opportunité d’exploiter le gaz de schiste ou la réalité du réchauffement climatique, pour prendre deux exemples actuels. De plus, je pense que ce savoir, qui exige de mobiliser des éléments de sociologie et d’histoire des sciences, serait bénéfique même aux personnes qui se destinent à une carrière scientifique et dont la formation ne laisse souvent que bien peu de place à ces importants questionnements.

Voilà donc une chose que je soumettrais au prochain Sommet sur l’enseignement supérieur si j’avais l’occasion de m’y présenter.

Et je suis bien curieux de savoir ce que vous en pensez…

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