Prise de tête

Bauer, Barbe, Fabi

Trois affaires, qui viennent de se produire coup sur coup, nous renvoient à notre conception de la liberté d’expression.

Pour commencer, l’affaire Julien Bauer, ce professeur de l’UQAM résolument pro-Israël. À la radio, commentant les événements dans la bande de Gaza, il traite de tous les noms les personnes qui se portent à la défense des Palestiniens: ce sont des imbéciles, des racistes, des prostitués de l’esprit, des vendus à la cause du Mal. La motivation de certains de ces partisans de Pol Pot, d’Hitler ou de Staline serait la peur d’être assassinés par des islamistes.

Votre serviteur, quoiqu’en profond désaccord avec ces propos à ses yeux délirants et trouvant déplorables les insultes proférées, se porte à la défense de son collègue: plus précisément à la défense de son droit de dire de telles choses.

C’est que je suis fondamentalement un disciple de John Stuart Mill sur la liberté d’expression – et donc de Voltaire, du juge Oliver Wendell Holmes, de Chomsky et de plusieurs autres. En gros: pour moi, la liberté d’expression est une valeur non négociable et elle s’applique précisément à ces idées que l’on déteste – sans quoi ce serait trop facile d’être pour l’expression d’idées avec lesquelles nous sommes en accord. Cette liberté d’expression a-t-elle des limites? Oui. Que circonscrit notamment ce que Mill appelait le harm principle: le fait qu’un tort grave risque d’être causé à autrui, limitant sa liberté. Mais j’insiste: le fait d’être offensé par un propos n’en relève pas. Le juge Holmes disait de son côté – la phrase est célèbre – qu’on ne peut invoquer la liberté d’expression pour pouvoir crier «Au feu!» dans un cinéma bondé.

Je n’entre pas dans les détails et les cas particuliers ou problématiques que rencontre en pratique l’application de ce principe; ni dans le fait que la concentration des médias, je le sais bien, limite elle aussi la liberté d’expression. Mais je souligne que, dans cette perspective qui est la mienne, le fardeau de la preuve incombe à qui veut limiter la liberté d’expression; qu’une société libre la protégera avec la plus jalouse vigilance; et qu’elle exigera des arguments très solides pour consentir à ce qu’on la limite.

Arrivent les affaires Barbe et Fabi. Vous êtes au courant, alors allons vite.

Jean Barbe, blogueur au Journal de Montréal, signe l’autre jour un texte virulent sur le budget péquiste, texte dans lequel il attaque nommément certains journalistes (Dubuc, Pratte, Martineau, Dufour, Duhaime) accusés, en gros, d’être les chiens de garde des puissants. Il conclut sa charge par: «Vous me faites penser à ces prisonniers dans les camps de la mort qui acceptaient, pour un peu de viande, de faire la police auprès des leurs.» Barbe est congédié pour ces mots, pour cette analogie qu’on peut, j’en suis, trouver mal venue et excessive.

Fabi, l’oiseau de nuit du 98,5, reçoit de son côté un appel d’une dénommée Maria qui assimile les Juifs à des chiens et raconte que l’Holocauste est un bel événement de l’histoire. Fabi la laisse dire et semble même quelque peu sympathiser avec le propos. Il vient d’être sanctionné pour cela, pour n’avoir pas coupé court à cette conversation et, peut-être aussi, pour ce qu’il a dit en la poursuivant.

Dans ces deux cas, comme dans celui de Bauer, je plaide que nous devrions laisser dire.

Que nous souffrirons tous collectivement du réflexe de censure. Que Mill a raison. Que les causes qu’on veut défendre en ayant recours à la censure pourront même reculer de ce fait – les antisémites trouvant cette fois dans la censure de quoi justifier leur position et de nouveaux motifs de haine.

J’ai appelé le patron de Barbe, M. Dumais. Un chic type. Manifestement brillant et pausé. Il assume sa décision de virer Barbe et précise qu’il conserve ses autres affectations dans l’empire Québecor. Je pense néanmoins que c’est une mauvaise décision. Que c’est une atteinte, mineure peut-être, mais réelle, à la liberté d’expression.

Barbe est en outre une des rares voix de gauche au JdeM. C’est une superbe plume, aussi. Grosse perte, donc, pour la diversité des positions exprimées dans un organe de presse où par ailleurs les propos déplorables ne manquent pas.

En ce qui concerne Fabi, certains font grand cas de ce qu’il n’ait pas lui-même proféré les pires énormités, mais plutôt son interlocutrice. Fort bien. Mais il faut alors aussi défendre son droit à elle de dire des bêtises!

La France a une loi contre de tels propos, appelée la loi Gayssot. C’est une des pires choses qu’on trouve en France. Et certains de ceux qui ont applaudi cette loi, notamment des historiens, l’ont regretté amèrement ensuite, quand ils ont constaté qu’elle pouvait entraver leur propre travail – quand elle s’est appliquée au passé colonial du pays.

Certes, 98,5 et Québecor sont des employeurs privés et ils peuvent congédier pour le motif qu’ils invoquent. Mais je pense que nous perdons tous collectivement à ce jeu et que nous devrions dire haut et fort que nous regrettons ces décisions, tout en étant en désaccord avec les propos tenus.

Je termine avec un mot à M. Dumais, qui me le permettra sans doute: ce serait bien de laisser en ligne les textes de Barbe qui ont été effacés du site du JdeM. Et puis, les supprimer fait déplorablement penser à ces photos qu’on retouchait en URSS pour gommer les personnages tombés en disgrâce…

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