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Prise de tête

E = mc2

Si je vous dis: Albert Einstein, il est très probable que vous penserez aussitôt au scientifique de génie qui a littéralement révolutionné notre conception du monde. Bref: E = mc2 et toutes ces choses.

Vous aurez raison.

Cependant, pour certaines personnes, dont moi, il y a un autre Einstein, qui nous est lui aussi très cher: c’est l’homme qui toute sa vie défendit des idéaux socialistes, internationalistes et pacifistes, qui s’intéressa de près aux grands problèmes de son époque et qui s’engagea pour contribuer à les résoudre.

Cet Einstein-là, hélas, est moins connu. Il est même trop souvent passé sous silence. C’est lui qui a écrit: «Un drapeau est un symbole qui nous rappelle que l’homme vit en troupeau»; ou encore: «Ne fais jamais rien contre ta conscience, même si l’État te le demande»; et aussi: «Qu’un homme puisse éprouver du plaisir à défiler en rang au son d’une musique suffit pour que je le méprise. Ce ne peut être que par erreur qu’il a reçu un cerveau: une moelle épinière lui aurait amplement suffi.»

Mais même les personnes qui connaissent l’activiste ignorent souvent qu’Einstein a été un fervent militant antiraciste, farouchement opposé à la ségrégation raciale et au racisme institutionnel alors omniprésents aux États-Unis.

En ce Mois de l’histoire des Noirs, il m’a semblé intéressant de le rappeler.

Quand, en 1933, il arrive aux États-Unis, plus précisément à Princeton, où il va passer les 22 années qu’il lui reste à vivre, Einstein est déjà sensibilisé à la situation des Noirs américains. En fait, dès 1931, il a publié un texte dans la revue Crisis, l’organe de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People).

Il ne met donc pas longtemps à dénoncer que l’on fait aux Noirs, aux États-Unis, des choses semblables à celles qu’on fait aux Juifs en Europe, des choses qui sont pour lui «la pire maladie du pays»: le racisme. Même dans la riche et feutrée communauté de Princeton, on ne pouvait pas ne pas le remarquer: par exemple, encore en 1942, alors que tant de Noirs se battaient en Europe, le journal local assurait qu’il serait trop offensant pour certains Blancs d’admettre des Noirs à l’université pour qu’on puisse envisager de le faire!

Sur ce racisme institutionnel états-unien, Einstein écrira: «Il y a une tache sur les conceptions sociales des Américains: leur idéal d’égalité et de dignité humaines ne vaut que pour les êtres humains qui ont la peau blanche. Et même à leur sujet, il existe des préjugés dont, en tant que Juif, je suis parfaitement conscient; mais ils ne sont guère importants si on les compare à l’attitude des “Blancs” envers leurs concitoyens qui ont une peau plus sombre, et en particulier les Noirs. Plus je me sens Américain, plus cette situation m’est douloureuse. Et ce n’est qu’en la dénonçant que je peux cesser de m’en sentir complice. […] Vos ancêtres ont arraché de force ces Noirs à leurs foyers; puis ils les ont exploités sans pitié et mis aux fers de l’esclavage pour combler l’appétit de l’homme blanc pour la richesse et la vie facile. Le préjugé actuel contre les Noirs résulte du désir de perpétuer cette dégradante situation.»

Son engagement contre ce racisme qu’il exècre sera constant et il est une des raisons de la campagne menée contre Einstein par J.E. Hoover et le FBI. Car que fait Einstein devant cela? Il parle, écrit, proteste, fait parvenir des lettres aux journaux et signe des pétitions. Il noue des liens avec la communauté afro-américaine de Princeton. Surtout, il s’implique dans le mouvement des droits civiques et se lie avec certains de ses penseurs et acteurs importants, comme W.E.B. Du Bois ou Paul Robeson. Il appuie aussi un mouvement pour mettre fin au lynchage (American Crusade to End Lynching).

Un épisode qui mérite d’être rappelé a lieu le 16 avril 1937, quand la grande contralto noire Marian Anderson donne un spectacle triomphal à Princeton… mais se voit ensuite refuser l’accès à l’hôtel. Qu’à cela ne tienne, Einstein l’héberge chez lui, où elle séjournera ensuite toutes les fois qu’elle se produira dans la région.

Un autre épisode remarquable est le suivant: Einstein, qui refuse presque systématiquement les honneurs et les doctorats honorifiques, acceptera celui d’une université afro-américaine, et fera tout pour publiciser la chose.

Il y a, il me semble, une belle leçon à tirer de cet aspect de la vie d’Einstein. C’est qu’avec de grands privilèges viennent de grandes responsabilités et de grands devoirs. Les accomplir apporte de grandes joies, de belles rencontres, mais a également, parfois, des conséquences désagréables: se mettre des gens à dos, subir des contraintes, faire des choses qu’on n’aime pas toujours beaucoup et bien d’autres encore, parfois plus graves.

Comment ne pas admirer le fait qu’un homme comme Einstein n’a pas baissé les bras et a fait ce qui devrait être fait par tout le monde, sans doute, mais plus encore par quelqu’un comme lui, quand on sait ce qu’il était aux yeux de tant de gens?

L’exemple donné par cet homme reste profondément inspirant, aujourd’hui encore, pour tous ceux qui ne renoncent pas aux combats qui doivent être menés.

Je suis tenté d’en tirer une loi: l’Émancipation, c’est le Militantisme multiplié par le Courage au carré.

Bref: E = mc2.

Une lecture: JEROME, F. et TAYLOR, R., Einstein on Race and Racism, Rutgers University Press, 2005.

 

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