Prise de tête

Terrorisme 101

J’écris ceci au lendemain des terribles événements de Boston et j’offre mes plus profondes sympathies à toutes les malheureuses et innocentes victimes.

On ne sait toujours pas qui a fait exploser les deux bombes, mais cela n’a pas empêché certains commentateurs d’accuser plus ou moins directement les musulmans: un commentateur de Fox News a été jusqu’à suggérer qu’il faudrait tous les tuer! D’autres pointent vers des groupes d’extrême droite, tandis que des conspirationnistes sont déjà à l’œuvre et accumulent les indices qui démontreraient que c’est, cette fois encore, un coup du Gouvernement.

Les plus sages attendent comme il se doit que les faits pertinents soient soigneusement établis avant de commenter l’événement. Mais puisque nous sommes devant ce qui a toutes les apparences d’un acte terroriste, je voudrais vous présenter deux graves questions philosophiques que le terrorisme invite à soulever.

La première est de savoir ce qu’on désigne par ce mot: à quelles conditions, idéalement nécessaires et suffisantes, peut-on parler de terrorisme, et comment le distingue-t-on, par exemple, de la guerre ou de la violence criminelle?

Un enjeu crucial ici est qu’il ne faut surtout pas adopter une (pseudo) définition opportuniste et complaisante du terrorisme, selon laquelle ce que font nos ennemis serait du terrorisme tandis que lorsque nous faisons exactement la même chose, ce n’en est plus. Cette inconsistante a été observée d’innombrables fois: les résistants à l’occupation nazie étaient des terroristes pour l’occupant, mais des combattants de la liberté et des héros pour bien des Français.

La deuxième immense question que nous pose le terrorisme demande s’il peut être justifié et, si oui, à quelles conditions?

Sur la première question, il faut rappeler qu’il n’y a pas de définition du terrorisme qui ne fasse consensus, ni au niveau académique ni dans le droit international. En fait, la question est si complexe qu’un auteur a récemment écrit que le terrorisme, c’est une boîte, mais sans fond!

Les difficultés rencontrées sont nombreuses. Elles tiennent par exemple à ce que le terme est, avec raison, très négativement chargé et que son emploi est lourd de conséquences, notamment sur le plan géopolitique.

Et puis, et c’est là un immense nœud de conflits, il faut décider si les États peuvent, ou non, poser des actes terroristes. Plusieurs pensent que l’État, qui détient le monopole de la violence légitime, ne peut typiquement être terroriste — même si le mot «terreur», historiquement, fut d’abord appliqué à l’État, pendant la Révolution française.

Pour ma part, je proposerais d’appeler terroriste une action violente, ou la menace d’une action violente, menée par un individu, un groupe ou un État qui prend pour cible des civils avec l’intention de terroriser une population dans le but de faire avancer une cause politique.

Cette définition est imparfaite, je le sais et on peut la contester. Elle reste sur certains plans imprécise. Mais, par elle, je donne en général des réponses qui me satisfont assez, moralement et intellectuellement, quand on me demande de dire si une action donnée est ou non terroriste. Par elle, ce qui s’est passé à Boston peut, au moment où j’écris, être décrit comme un acte terroriste.

Des horreurs qui se produisent avec une terrifiante régularité en Irak, en Afghanistan et ailleurs dans le monde, sont aussi, par la même définition, des actes terroristes. Les États-Unis en sont parfois les auteurs. Par le nombre de leurs victimes, ils sont typiquement d’une ampleur sans commune mesure avec ce qui s’est passé à Boston.

La deuxième question est plus délicate encore — si cela est possible — et chaudement débattue: est-il justifiable, en certaines circonstances, de recourir au terrorisme?

Des pacifistes, personnes admirables, pensent que la réponse à cette question est partout et toujours non.

D’autres pensent que la réponse peut, en certaines circonstances, être oui. En voici un exemple.

Maintenir sur un pays, l’Irak, une pression économique et des sanctions réputées y avoir tué un demi-million d’enfants est bien une action violente qui prend pour cible des civils avec l’intention de terroriser une population dans le but de faire avancer une cause politique. C’est donc du terrorisme d’État puisqu’un État en était l’agent. Madeleine Albright, alors secrétaire d’État des États-Unis, le considérait comme toutefois justifié, arguant que son gouvernement pensait que ces enfants morts étaient un prix correct à payer pour ce qu’il en retirait. («I think this is a very hard choice, but we think the price is worth it.») Mme Albright n’offrait, hélas, aucun argument pour justifier un terrorisme d’une telle envergure.

Certains auteurs soutiennent de leur côté qu’un argumentaire, quelque peu semblable à celui qui permet de conclure qu’une guerre peut être juste, pourra être avancé pour justifier le terrorisme — sans toutefois le rendre moralement acceptable. On se trouverait alors dans ce que Michael Walzer appelle des circonstances de «suprême urgence»: ce serait le cas de peuples faisant face à un génocide, par exemple, ou à une extraordinaire oppression.

Considérez le cas de l’ANC, en Afrique du Sud, et de son aile militaire, le MK, faisant usage en dernier recours du terrorisme pour abolir l’Apartheid. Margaret Thatcher tenait Mandela pour un terroriste; et les États-Unis ont maintenu l’ANC sur la liste des organisations terroristes jusqu’en… 2008!

Peu de gens, il me semble, à part bien entendu des pacifistes, contesteront que dans ce cas les actions entreprises étaient justifiées, invoquant peut-être pour ce faire un contexte de suprême urgence.

Je vous entends mal? Vous rouspétez? Vous voici avec plus de questions que de réponses?

Je l’espère bien! Et c’est mon cas, à moi aussi.

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