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Prise de tête

Une (expérience de) pensée pour saluer le Dr Morgentaler

Le débat sur l’avortement n’est jamais entièrement sorti ni de l’actualité ni des pages des écrits des philosophes et théologiens, où il figure toujours en bonne place comme l’archétype du problème éthique où les deux camps échangent, inlassablement, des arguments qu’ils jugent décisifs.

Pour saluer le Dr Morgentaler, qui vient de mourir, je voudrais rappeler un de ces arguments qui prend la forme de ce qu’on appelle une «expérience de pensée».

Des expériences de pensée sont depuis toujours pratiquées en science et en philosophie. Ce sont, en gros, des situations idéales imaginées qui nous permettent de réaliser, «de tête», des tests ou des mises à l’épreuve d’idées et d’hypothèses et d’explorer les conséquences de certaines de nos intuitions. Elles aident à clarifier nos idées, à formuler plus précisément des problèmes, à faire remarquer des contradictions et parfois même à établir la plausibilité de certaines idées ou théories.

Celle que je veux vous présenter a été imaginée en 1971 par Judith Jarvis Thomson. La voici.

Une personne déambule tranquillement dans la rue et se réveille quelques heures plus tard à l’hôpital, où elle apprend qu’elle a été droguée et enlevée par des membres de l’Association des amoureux de la musique.

Elle aperçoit, horrifiée, des câbles et des tubes qui sortent de son corps et qui se dirigent vers une autre personne, un homme, couché près d’elle. On l’informe que cet homme est un violoniste virtuose très admiré. Hélas! Certains de ses organes sont gravement malades, au point où l’homme est récemment tombé dans le coma; il mourra bientôt si rien n’est fait.

Heureusement, explique-t-on à la personne kidnappée, vous (et vous seule) êtes médicalement parfaitement compatible avec le pauvre violoniste comateux et c’est pourquoi on a branché certains de vos organes sur les siens: cela lui permet de régénérer ses organes malades et de se refaire une santé.

Et rassurez-vous, dit-on pour finir, cela ne durera pas éternellement: dans neuf mois (ou à peu près, estiment les médecins), le violoniste pourra survivre sans vous! Et vous n’allez certainement pas demander qu’on vous débranche: si vous le faites, vous allez tuer un innocent qui a droit à la vie, ce qui est parfaitement immoral!

Pour bien comprendre ce que Thomson chercher à établir par cette expérience de pensée, il faut dire un mot d’un aspect du débat concernant l’avortement.

Typiquement, les opposants font valoir que le fœtus est dès la conception, sinon du moins très tôt durant son développement, un être vivant qui a droit à la vie: avorter est donc selon eux un meurtre, puisque cela revient à causer la mort d’un tel être.

À cela, les défenseurs de l’avortement répondent que le fœtus n’est pas un être vivant et qu’un avortement durant les X premiers mois de la grossesse (passons sur les débats entourant la détermination de ce X), n’est rien d’autre qu’enlever une masse de tissus du corps d’une femme.

Les débats reprennent donc, interminables et difficiles, autour de la question de savoir ce qu’est un être vivant et quand le fœtus en est un. L’expérience de pensée de Thomson accorde aux opposants à l’avortement que le fœtus est un être vivant, mais suggère qu’on peut néanmoins conclure que l’avortement est moralement justifié!

C’est ce que la situation de la personne kidnappée montrerait. Certes, ce serait généreux et noble de sa part de rester branchée sur le violoniste durant neuf mois: mais elle n’est aucunement moralement obligée de le faire. Et si le violoniste meurt de la décision de se débrancher, il serait injuste de dire que la personne qui l’a prise est une meurtrière.

L’expérience de pensée invite notamment à distinguer le droit à la vie et le droit à ce qui est nécessaire pour maintenir en vie. Le violoniste (et le fœtus) a droit au premier, mais cela n’entraîne pas nécessairement le droit au deuxième.

On pourra trouver que le parallèle entre le passant kidnappé et la femme enceinte est boiteux. Celui-ci n’a rien fait pour mériter son sort; la femme enceinte, si. On dira alors peut-être que l’expérience de pensée de Thomson ne vaut que pour les cas de grossesses résultant d’un viol. Mais il n’est pas difficile, comme le suggère Peter Singer, de reformuler l’expérience de pensée pour qu’elle s’applique plus généralement.

Imaginez qu’ayant un peu trop fêté un soir, un employé d’un hôpital aboutisse à l’étage interdit de l’établissement et s’endorme sur un lit. Au matin, il est branché comme tout à l’heure, parce qu’il a par erreur été pris pour un volontaire pour une expérience donnée. Ici encore, on ne dirait pas qu’il serait immoral de sa part de demander à être débranché.

On pourra d’autre part soutenir que la femme enceinte a plus que la personne branchée au violoniste le droit de se «débrancher». Elle ne sera pas branchée pendant seulement neuf mois, mais contractera envers le fœtus des obligations qui dureront toute sa vie à elle; de plus, elle mettra fin à une vie potentielle, pas encore commencée et à l’accomplissement incertain, tandis que le violoniste vit d’une vie actuelle et accomplie.

Pourtant, répondront les adversaires de l’avortement, le fœtus, faible et sans défense, a droit à la protection de sa mère. Et neuf mois à pouvoir se déplacer, voilà qui est moins difficile et contraignant que neuf mois branché et immobile. Et puis ce fœtus n’est pas un être étranger pour qui le porte: le violoniste, si.

Je ne trancherai pas et vous laisserai poursuivre votre réflexion. Le Dr Morgentaler, dont je garde le précieux souvenir d’un bel échange sur l’endoctrinement, aurait lui aussi, j’en suis certain, voulu que vous y pensiez par vous-mêmes.