Prise de tête

Laïcité

Avec le maire Tremblay qui peut prier à l’hôtel de ville et ces jeunes sikhs qui sont privés de soccer, le débat québécois sur la laïcité est relancé et on peut craindre que cette charte des valeurs québécoises que nous promet le PQ ne fasse pas beaucoup pour l’apaiser.

Et si, pour un bref moment, nous revenions à l’essentiel et aux fondements de ce débat?

La laïcité est une invention du XIXe siècle, qui prolonge et approfondit la demande de tolérance religieuse qui est apparue dans le libéralisme naissant des XVIIe et XVIIIe siècles. La laïcité, d’une part, exprime une exigence de neutralité de l’État devant la grande variété des croyances, des religions et des métaphysiques que peuvent adopter les membres d’une société libérale, et d’autre part, affirme la séparation de l’Église, et plus généralement de la religion, et de l’État. En ne reconnaissant ni ne favorisant aucune de ces croyances, religions ou métaphysiques, l’État manifeste l’égal respect qu’il a pour toutes.

Mais cette laïcité a sa sphère d’application bien précise: la sphère du politique, ou si vous préférez, celle du civique. La laïcité ne prétend aucunement vous dicter quoi que ce soit de votre conduite ni dans votre sphère privée (chez vous, dans votre église, votre club de Scrabble, etc.) ni dans la sphère publique (au cinéma, dans la rue, au restaurant, etc.): cela, au besoin, la loi s’en charge. Par contre, oui, la laïcité prétend, au nom du respect de toutes les croyances, rendre neutre l’espace civique. Et c’est pourquoi on ne devrait pas plus prier dans un hôtel de ville qu’y chanter les mérites de l’athéisme. Et c’est aussi pourquoi ce que portent les gens au centre commercial – t-shirt «Ni Dieu ni maître» ou tchador – ne la concerne pas.

Les choses sont certes plus complexes et des points d’ombre surgissent parfois. Quid du sapin de Noël à l’hôtel de ville, par exemple? Ou de la crèche? Nos sociétés, parce qu’elles sont pluralistes, voient se multiplier de tels points d’ombre, d’autant que l’émergence d’une nouvelle sensibilité au respect de la liberté de conscience est apparue: théorisée par des penseurs importants comme Charles Taylor ou Gérard Bouchard, elle alimente ces politiques de la reconnaissance qui inspirent la pratique des accommodements raisonnables dans le cadre d’une laïcité dite ouverte.

Mais cette réflexion et ces pratiques ont leurs limites, limites que la récente décision juridique sur la prière à Saguenay a mises en évidence puisque c’est en partie en invoquant des arguments déployés dans le rapport de la commission Bouchard-Taylor que l’on a permis au maire Tremblay de prier là où la laïcité correctement entendue, qui ne peut pas plus être ouverte que la justice ou la démocratie ne sauraient l’être, l’interdirait.

Mais même quand la laïcité tout court sera la norme, on verra encore apparaître de tels points d’ombre, comme autant de cas singuliers, imprévus, inattendus, tant dans la sphère civique que dans la sphère publique. Ils nous demanderont d’adapter à des circonstances jusque-là inédites ce que signifie la laïcité. Comment trancher en ces cas est une grande question. Je suggère, modestement, que deux principes devraient nous guider collectivement pour y répondre.

Le premier est que la religion, en ces matières, ne devrait jouir d’aucun traitement préférentiel. Certes, avec la religion, des croyances fondamentales, profondes et hautement significatives sont en jeu: mais elles ne doivent pas être traitées différemment d’autres croyances non religieuses qui sont, elles aussi, pour qui les adopte, des croyances fondamentales, profondes et significatives. Un très laïque principe d’équivalence doit donc prévaloir au nom duquel une demande d’accommodement pour motif de conscience a la même importance si elle est faite au nom d’une foi religieuse que si elle est faite au nom d’une conviction d’une autre nature, disons, par exemple, humaniste ou philosophique. Si on est disposé à satisfaire cette demande pour un motif, nous devons aussi la satisfaire pour un autre.

Je vous invite à tester cette idée sur les cas suivants. Peut-on porter un couteau à l’école primaire en invoquant non sa religion, mais sa conscience et ses convictions? Peut-on demander des écoles séparées pour athées? Peut-on jouer au football avec une tuque?

Le deuxième principe est un peu plus subtil et je le dois à ma lecture du philosophe Brian Leiter. Le point de départ est ici que des lois et règlements qui sont neutres, en ce sens qu’ils ne visent aucune personne ni aucun groupe en particulier en poursuivant l’objectif qu’ils poursuivent, ont parfois des effets différenciés selon les personnes ou les groupes qu’ils affectent. La neutralité, en ce sens, n’est pas neutre: et c’est souvent sur cette base que des demandes d’accommodement sont présentées. Un exemple? En interdisant les couteaux à l’école, on ne vise qu’à assurer la sécurité des personnes qui s’y trouvent et ce règlement est en ce sens neutre, même si on découvre ensuite qu’il a des effets différenciés – en ce cas sur les sikhs. Mon deuxième principe veut que si une demande d’accommodement est accordée dans un tel cas de figure, c’est la personne ou le groupe concerné qui devra en assumer les éventuels coûts et nuisances, de tous ordres.

Je me résume. J’ai plaidé pour l’affirmation des principes de la laïcité (ce qui suppose de mettre enfin de côté cette confusionnelle laïcité ouverte) et du rappel de la seule sphère, civique, où elle s’applique; pour le renoncement à un traitement préférentiel des religions dans les éventuels cas de demandes d’accommodements, tant dans la sphère publique que civique; enfin, pour l’affirmation du principe selon lequel le fardeau de l’éventuel accommodement, accordé en cas de non-neutralité de la neutralité, doit prioritairement sinon totalement revenir à qui bénéficie de cet accommodement.

Des évidences, dites-vous? Peut-être. Laïcité 101? Sans doute.

Mais il me semble qu’on avancerait collectivement si on prenait sérieusement en compte ces principes.

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