Prise de tête

Ce que lire veut dire

Le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport lancera à l’automne 2014 un plan pour lutter contre cette tragédie qu’est l’analphabétisme.

On pourra discuter longuement de la définition précise de ce concept; on finira sans doute par convenir que ce mal se présente en degrés. Mais un fait terrible demeurera incontournable: le Québec a un taux d’analphabètes fonctionnels affolant – la ministre parlait de quelque 50% de la population.

Quand on cite ces données, on rappelle souvent du même souffle le coût économique astronomique de l’analphabétisme. Mais on ne dit pas assez qu’il a aussi et surtout un coût politique énorme.

C’est que ne pas savoir lire, c’est être très handicapé pour accéder à l’information et au savoir et, partant, avoir beaucoup de mal à exercer sa citoyenneté. Ce n’est pas pour rien que l’instruction publique – comme on disait autrefois avant de rebaptiser tout ça éducation, loisir et sport – était jugée une condition nécessaire à l’institution d’une démocratie digne de ce nom. Si une société n’est pas éclairée par le savoir, disait en substance Condorcet, elle se condamne à être trompée par des charlatans. Or, la première tâche de l’instruction publique est bien entendu d’apprendre à lire aux enfants dont elle a la charge.

Pour ma part, je sais à propos de l’alphabétisation, avec autant de certitude qu’on peut en avoir en ces matières, deux choses cruciales dont on n’entend pas assez parler, mais que la recherche a établies. Et je voudrais passionnément qu’on les prenne en compte et qu’on en tire toutes les conséquences qui s’ensuivent, par exemple quand on met sur pied des programmes d’alphabétisation.

La première concerne les méthodes d’apprentissage de la lecture. La deuxième? Je vous réserve la surprise. Mais voici la première.

Lire, c’est d’abord décoder de petites taches sombres multiformes. Ce décodage s’apprend et il y a diverses propositions sur la manière la meilleure pour ce faire. Résumons sans caricaturer.

Certains voudraient que l’on fasse d’abord apprendre dans leur entièreté des mots bien choisis, afin de lire aisément des phrases composées d’eux. L’élève accède ainsi très tôt à quelque chose qui ressemble à cette fluidité des lecteurs experts et aux vrais plaisirs de la lecture: comprendre, apprécier, réfléchir, être ému, etc. On suggère que ces plaisirs de la lecture tôt découverts feront plus tard de ces élèves des lecteurs assidus.

D’autres privilégient une voie plus austère: apprendre les lettres, les combiner pour faire des syllabes, combiner celles-ci pour faire des mots. À défaut d’accéder rapidement au plaisir de lire, on est ainsi en mesure de décoder des mots nouveaux, ce qui cause du souci aux élèves ayant appris par la première méthode. Le plaisir de lire? Il viendra peu à peu, vous dira-t-on.

Il existe bien entendu des variations dans ces deux grandes approches.

Mais le verdict de la recherche est clair, sans appel: c’est la deuxième méthode qui marche le mieux et la première, utilisée massivement, risque même de produire des résultats désastreux. La leçon est donc limpide: il faut centrer l’apprentissage de la lecture sur cette deuxième méthode.

Ceci dit, même des personnes ayant appris à correctement décoder deviennent ensuite parfois de mauvais lecteurs, voire ne lisent plus, même si elles ont été à l’école jusqu’à 16 ans, comme ces Québécois actuellement analphabètes fonctionnels. Il y a là une énigme, mais que la recherche a en grande partie percée.

Pour comprendre comment, lisez ceci:

«Comme on sait, même si on a fait les calculs pour un milliard et demi de zéros qui tous vérifient que les zéros non triviaux de la fonction zêta ont tous pour partie réelle ½, l’hypothèse de Riemann reste non démontrée.»

La plupart des gens sont incapables de lire cette phrase. Non pas de la lire au sens de décoder les petites taches sombres multiformes qui la composent, mais au sens d’en comprendre la signification: cela est en effet impossible si on ne possède pas les indispensables connaissances préalables.

Ce n’est pas en ce cas précis un grand drame, puisqu’il s’agit de connaissances très hautement spécialisées que tout le monde ne peut connaître. Mais imaginez que vous ne comprenez pas un bon nombre des mots courants employés dans cette chronique (multiforme, énigme, décodage, etc.); imaginez que vous n’avez pas les connaissances préalables pour savoir ce qu’est au juste «la recherche» ou pour apprécier ce que veut dire «établir par elle avec confiance»; imaginez encore que les mots «démocratie», «laïcité», «Lumières» et un nombre considérable de ces milliers de mots qui constituent le savoir préalable qu’on doit déployer quand on lit, ne serait-ce qu’un article de journal, vous font défaut: ces carences feraient de vous un analphabète fonctionnel, quelqu’un qui ne lit pas parce qu’il est devant tout écrit ignorant, comme vous devant le texte sur les mathématiques de tout à l’heure.

La conclusion qui s’impose est limpide et incontournable et c’est cela la deuxième chose que je sais sur la lecture et dont je parlais plus haut: il faut, pour savoir lire, posséder des connaissances. Il faut donc en transmettre massivement pour lutter contre l’analphabétisme et faire reculer cette horreur de gens ayant longtemps été à l’école et ne sachant pas lire.

Or nos pratiques, en éducation, contredisent trop souvent ce que la recherche crédible permet d’avancer avec une raisonnable certitude.

Pourquoi? Il y a là une nouvelle énigme. Mais celle-là, je ne suis pas capable de la résoudre. Le MELS y est-il arrivé? On en jugera quand il présentera son plan de lutte contre l’analphabétisme…

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