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Prise de tête

Le devoir de ne pas voter?

Je ne crois pas en la sagesse collective de l’ignorance individuelle.

 Thomas Carlyle

 

En période électorale, deux grandes thèses s’affrontent immanquablement.

La première, défendue un peu partout, mais notamment par les institutions et les partis politiques, nous dit que voter est un devoir et nous rappelle celui de se rendre aux bureaux de scrutin au jour dit.

La deuxième, nettement minoritaire, est la position abstentionniste, qui soutient qu’il est légitime de ne pas voter. On connaît bien, et je n’y reviendrai pas, les arguments que déploient les uns et les autres.

Un philosophe contemporain, Jason Brennan, soutient de son côté quelque chose de légèrement différent, mais qui mérite réflexion: Brennan pense en effet que c’est, sans doute pour plusieurs d’entre nous, un devoir de ne pas voter.

Pour comprendre ses raisons, il sera souhaitable de commencer par rappeler quelques truismes sur ce que sont les élections dans une démocratie représentative.

Dans un tel régime politique, nous ne sommes pas des sujets (comme on l’est en monarchie), mais bien des citoyens, c’est-à-dire des égaux en droits, chacun de nous étant gouvernant en puissance et pouvant être appelé à ce titre à se prononcer sur tout ce qui concerne le politique.

Le citoyen, la citoyenne, doit pour cela posséder des compétences très particulières que je rapporterais volontiers à deux: des savoirs et des vertus.

Des savoirs, puisque la première compétence des citoyens est en effet qu’ils doivent être savants d’un grand nombre de choses qui sont indispensables pour se prononcer sur les questions soulevées.

Mais si cette compétence épistémologique est indispensable, elle est aussi insuffisante. Car les citoyens doivent aussi posséder certaines vertus qui composent une compétence éthique particulière, qui est, pour le dire très vite, cette capacité à penser du point de vue du bien commun et non pas dans la seule perspective de leur intérêt privé.

Donnons un exemple. Une citoyenne connaît suffisamment de notions d’économie et de fiscalité pour apprécier ce que signifie telle politique fiscale que propose un parti donné (compétence épistémologique), et elle l’évalue en fonction non seulement de son impact sur elle, mais, et même surtout, de son impact sur l’ensemble de la collectivité, et sans doute en fonction d’un idéal de justice (compétence éthique). On comprend par là l’importance incomparable qu’une démocratie digne de ce nom accordera à l’éducation et à des médias libres.

Il y a certes des désaccords possibles entre de tels citoyens, mais ceux-ci et leur résolution sont au cœur de la vie politique d’une démocratie et des élections qui s’y déroulent.

Un dernier point. On a des raisons de penser que s’il existe une vérité sur un sujet donné dont discutent des personnes informées et vertueuses comme celles que j’ai décrites, alors, le nombre de ces personnes augmentant très vite, elles sont à peu près certaines de trouver cette vérité.

Cette conclusion est appelée Théorème du jury, parce que Condorcet, qui l’a établi, disait justement que le nombre de jurés savants et impartiaux augmentant, très vite on peut être sûrs qu’ils auront raison dans leur décision de déclarer l’accusé innocent ou coupable. (La question de savoir dans quelle mesure cette conclusion vaut pour les décisions politiques prises démocratiquement reste ouverte.)

Vous avez à présent deviné ce que Brennan soutient: c’est un devoir pour les personnes incompétentes de ne pas voter. Brennan l’explique d’ailleurs avec l’analogie d’un jury.

Imaginons un procès pour vol au terme duquel les 12 jurés déclarent coupable l’accusé. Quatre de ces jurés n’ont pas porté attention aux témoignages et somnolaient la plupart du temps: ils ne pouvaient même pas discuter des détails de l’affaire et ont décidé plus ou moins au hasard. Quatre autres jurés sont des fondamentalistes religieux pour qui l’accusé, un athée notoire, était d’avance coupable. Ajoutons qu’un autre juré, à l’insu de tout le monde, est un parent de la victime.

Le verdict de ce jury, à l’évidence, est sans valeur. Et c’est, soutient Brennan, ce qui se passe typiquement dans nos démocraties. En pire, en fait, puisque les conséquences de l’incompétence des électeurs affectent tout le monde sur un nombre incalculable de plans.

C’est là une position élitiste, disent les critiques de Brennan. C’est une position qui prend au sérieux la démocratie, rétorque ce dernier, en précisant que s’il n’y a pas de devoir de voter, il y a bien celui de voter de manière compétente si on choisit de le faire et celui de ne pas voter si on ne peut le faire de manière compétente.

La question devient alors: qui en décide? Et il me semble apercevoir là une sorte de paradoxe, celui par lequel les personnes incompétentes à voter, pour ces mêmes raisons qui les rendent telles, ne sauraient le reconnaître. Brassens a résumé en quatre vers ce que j’essaie de dire ici: Entre nous soit dit bonne gens / pour reconnaître / que l’on n’est pas intelligent / Il faudrait l’être.

Brennan soutient que son argumentaire prend au sérieux la démocratie. Il me semble en tout cas clair qu’un de ses grands mérites est d’inviter aussi à prendre très au sérieux, sous ce régime politique, l’éducation et les médias.

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