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Prise de tête

Le génie du christianisme

Nous sommes empoisonnés de religion. […] Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort; répandre l’espoir, non la crainte; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C’est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain.

— Alain

 

Ça ne rate jamais. À Pâques, comme à toutes les fêtes catholiques, on trouve des intellectuels pour nous rappeler un fait supposé très important: bien que nous ne soyons plus beaucoup croyants, nous sommes tous et toutes imprégnés des valeurs du christianisme, et cet héritage est une composante ô combien positive de notre civilisation.

Mathieu Bock-Côté, un chroniqueur que je respecte, s’est donc prêté à cet exercice obligé la semaine dernière, dans un texte justement intitulé Génie du christianisme.

Plusieurs de ses arguments déployés m’ont fait bondir. Je m’en tiendrai à un: le christianisme, contre le nazisme, a rappelé la dignité de l’homme, et ceux qui combattirent Hitler le firent souvent au nom de la civilisation chrétienne. 

Je ne doute pas que ce fut vrai pour de très nombreux fidèles. Mais le fait est aussi que catholiques (à commencer par le Saint-Siège) et protestants ont joué un rôle non négligeable dans la montée du nazisme, notamment par cet antisémitisme qui est une constante historique du christianisme. Ils l’ont ensuite appuyé, de diverses manières et pas seulement par leur terrible silence, comme ils ont aussi appuyé les régimes fascistes qui se déployaient à la même époque. Et ce n’est pas fini, puisqu’après la guerre, le clergé catholique contribuera à l’évasion (vers l’Amérique latine en particulier) de centaines de criminels de guerre nazis et de fascistes à travers l’infâme Ratline, réseau de caches sûres, et à l’aide de personnes complices. 

Bref, cette idée que le catholicisme a combattu le nazisme en rappelant la dignité de l’homme n’est tenable qu’à condition de masquer une part extraordinairement importante de l’histoire, au point de la dénaturer complètement. En fait, cette occultation de l’histoire sur les passages les plus sombres de son passé et l’entretien de l’ignorance de ses véritables doctrines chez la majorité des gens sont sans doute, à mon sens, deux des plus remarquables aspects du génie du christianisme qui n’a, côté obscurantisme, rien à envier aux autres religions. (Je me suis d’ailleurs souvent amusé à demander à des croyants autoproclamés de me rappeler ce qu’est au juste l’Immaculée Conception…)

Ce qui me ramène à cette idée que nous serions tous, pour le mieux, imprégnés de christianisme. 

Si on s’efforce de regarder plus loin que des banalités comme les gentilés, les monuments ou le calendrier, en quoi consiste cet héritage? Et est-il réellement positif, voire génial? 

Vaste question à laquelle j’ai consacré plusieurs pages de livres et qui m’interpelle depuis que je suis devenu athée  j’avais 14 ou 15 ans.

En deux mots, je pense que pour y répondre, il faut se demander ce qu’est une religion  la catholique ou une autre. 

Trois aspects me semblent proéminents.

On trouve d’abord, dans une religion, un ensemble de croyances, dont beaucoup sont empiriquement décidables, tandis que d’autres ne le sont pas et sont notamment normatives. Ces croyances sont typiquement interprétées par des personnes autorisées. Je pense qu’elles sont largement fausses, peu crédibles, peu originales ou encore peu intéressantes. Elles sont en plus d’autant terrifiantes que même si elles ne reposent pas sur de bonnes raisons, on y adhère parfois de manière fanatique et inconditionnelle.

On trouve ensuite dans une religion des institutions qui ont joué et jouent un rôle historique souvent majeur. Leur apport à la civilisation est cette fois plus nuancé, mais je le tiens en bout de piste pour largement négatif: le progrès passe le plus souvent par la rupture avec ces institutions et les croyances qu’elles promeuvent.

On trouve enfin dans une religion un ethos particulier qui caractérise un rapport aux autres, au monde et à la vie. Il est fait de révérence et de ce qu’on a pu appeler le sentiment océanique de la vie. Cela peut être extrêmement positif et important, mais je soutiens que c’est à la portée des non-croyants, qui peuvent l’acquérir sans les autres composantes de la religion. Je soutiens aussi que le fait d’adhérer inconditionnellement à des idées fausses ou douteuses ne bonifie aucunement ce dernier aspect de la religion.

Avec ces critères, je dirais, si je devais me résumer en une formule, que notre héritage religieux catholique comprend beaucoup de choses vraies et qui appartiennent en propre à cette religion. Malheureusement, celles qui sont vraies ne lui appartiennent pas en propre et celles qui lui appartiennent en propre ne sont pas vraies.

Voilà pour l’héritage.

S’il y a des raisons de se désoler en se tournant vers le passé, il y en a toutefois de se réjouir en se tournant vers l’avenir.

Car le fait est que l’athéisme est en nette progression presque partout dans le monde et en particulier dans les démocraties libérales. On a même pu sérieusement estimer que si on classe selon leur nombre d’adhérents les grands systèmes de croyances, l’athéisme et l’incroyance arrivent en quatrième position, après le christianisme (2 milliards), l’islam (1,2 milliard) et l’hindouisme (900 millions). De plus, athéisme et incroyance sont fortement corrélés avec le degré d’éducation des individus, avec des indices d’égalité entre les sexes, avec le degré de sécurité des sociétés, et avec de faibles taux de criminalité, d’homicide, de divorce, de pauvreté et de mortalité infantile.

J’allais oublier: non, l’Immaculée Conception, ce n’est pas Marie qui a donné naissance tout en étant vierge. Vérifiez… 

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