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Prise de tête

Sans verser de larmes…

J’ai observé ces deux phénomènes si souvent que je peux me risquer à les prédire.

Le premier est que dans un groupe d’anarchistes, qu’ils se connaissent bien ou pas, il ne faudra que peu de temps pour qu’on commence à parler de la guerre d’Espagne  et que quelqu’un ait des trémolos dans la voix: c’est d’ailleurs souvent moi.

Le deuxième est que dans un groupe de militantes et de militants de gauche, il ne faudra que bien peu de temps pour que l’apathie du public soit abordée et que l’on cherche à l’expliquer.

Il n’est pas même besoin de militer à gauche, ces temps-ci, pour se poser cette question. Il suffit d’ouvrir les journaux.

On y apprend, jour après jour, que nos institutions sont gravement malades et que la corruption est, dans notre société, généralisée et qu’elle touche de nombreux partis politiques, des fonctionnaires, des syndicats, des compagnies, des professionnels: bref, un très grand nombre de milieux et d’innombrables personnes.

On y apprend qu’après des années de «néolibéralisme» laissant nos services publics et nos infrastructures en loques, nous n’aurions plus d’autres choix que de poursuivre dans la même voie par des politiques d’austérité qui continueront le grand démantèlement.

On y apprend que les inégalités économiques sont désormais immenses et ne cessent de croître.

Et d’innombrables autres choses du même tonneau, sans oublier que notre actuel mode de vie est à ce point malsain qu’il fait courir de grands dangers à la possibilité d’une vie humaine décente pour nos petits-enfants. Et si vous trouvez la force de continuer votre lecture, vous apprendrez aussi que la possibilité d’une guerre nucléaire doit, hélas, être sérieusement prise au sérieux.

Je ne veux surtout pas nier que des choses bougent et que des gens s’activent. Mais force est de constater qu’elles ne bougent pas beaucoup, certainement pas assez, et qu’il existe donc une trop grande apathie du public qui demande à être expliquée. (J’exclus bien entendu dans cette définition du public ceux et celles qui pensent que le diagnostic précédent est faux et que tout va plutôt bien ou pas si mal; j’exclus aussi cette minorité de gens qui savent que ça va mal, mais qui bénéficient de l’ordre actuel des choses  et en laissant cette fois de côté cette autre énigme: comment expliquer qu’ils et elles travaillent avec tant de détermination à interdire à leurs propres petits-enfants de mener une vie future décente?)

Au fil des ans, j’ai pris part à d’innombrables discussions sur ce thème de l’apathie du public. Les hypothèses avancées sont bien connues. En voici trois qu’on entend très souvent.

On évoque pour commencer la propagande avec ses habituels suspects: les médias et les firmes de relations publiques. Si les gens sont apathiques, dira-t-on, c’est parce qu’ils sont endoctrinés. C’est sans doute là une part de l’explication recherchée et on comprend notamment de la sorte pourquoi les pauvres votent pour les riches.

On évoque aussi le fait que nous ne vivons plus, en un sens fort du terme, en démocratie, la démocratie étant entendue comme un régime où des citoyens interagissent, débattent, discutent de sujets sur lesquels ils ont des intérêts communs. Nous vivons plutôt, vous dira-t-on, en oligarchie, et la majorité est réduite au statut de spectateurs accordant tous les quatre ans à des représentants du 10% le droit de les spolier. Les gens sont donc isolés, beaucoup vivent d’un chèque de paie à l’autre une vie de surconsommation, qui ne laisse ni le temps ni le loisir d’exercer ce qui serait une véritable citoyenneté.

On évoque enfin le fait que bien des gens ne croient plus qu’un changement soit possible. Ils savent bien que rien ne va plus, mais ils pensent, parfois en pointant certaines expériences du passé, que tout changement serait pour le pire, surtout s’il annonce un grand soir suivi de lendemains qui chantent.

À chacune de ces explications correspondent des remèdes: dévoiler l’état réel du monde, dans le premier cas; recréer localement les bases d’une véritable démocratie participative, peut-être par un parti politique, dans le deuxième; proposer des modèles attirants et crédibles, dans le troisième.

J’ajoute toujours mon grain de sel dans ces discussions en demandant ce qu’était cet ingrédient capital sur lequel on misait à l’époque du Siècle des Lumières pour rendre possible une société libre et démocratique. La réponse est bien entendu: l’éducation. Ce qui commence nécessairement par la capacité pour chacun de lire et de s’informer.

Or, et c’est quelque chose à quoi on doit s’arrêter avec stupeur, un Québécois sur deux âgé de 16 à 65 ans aurait tant de difficultés en lecture qu’il ou elle serait incapable de naviguer aisément dans la vie de tous les jours en tant que travailleur, citoyen, parent, consommateur (ce qui est le niveau 3 d’alphabétisation).

Pire encore: 18,3% des personnes détenant un diplôme universitaire et 45% des personnes détenant un diplôme postsecondaire n’atteindraient pas le niveau dit moyen en littératie et/ou en numératie: elles ne peuvent pas vraiment lire et comprendre de simples articles de journaux.

Prenons ces données avec circonspection: mais même si elles sont quelque peu exagérées, elles sont décourageantes.

D’autant que la dernière semaine nous avons appris que des enseignant.e.s au primaire, chez nous, écrivent un français pitoyable. Combien? On ne le sait pas: l’étude portait sur une quarantaine de sujets. Mais un seul cas de personne ayant complété une formation universitaire en enseignement et ne pouvant écrire à peu près sans fautes serait déjà un drame.

Et je pense que tout cela mis bout à bout (si vous êtes capables de contempler sans verser de larmes) n’est rien de moins qu’une tragédie qui doit être prise en compte quand on médite sur cette apathie du public dont nous souffrons tous et toutes. 

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