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Prise de tête

Mémo à François Blais, ministre de l’Éducation

Un mien professeur m’a dit autrefois que Winston Churchill, quand il coordonnait les actions des alliés,  avait averti ses collaborateurs qu’il ne lirait pas tout mémo qui dépasserait une page ou deux: «Si vous ne pouvez pas me le dire aussi succinctement et me convaincre que c’est important, je ne veux pas le savoir.»

Je suivrai ce sage conseil pour dire à François Blais, philosophe comme moi et nouveau ministre de l’Éducation, un certain nombre de choses que je souhaite porter à son attention.

Je le ferai en douze points, pas un de plus.

[1] Le monde de l’éducation, au Québec, sort d’un long épisode déchirant et troublé (la réforme, repartie ensuite sous l’autre nom de renouveau pédagogique) qui a beaucoup divisé le milieu et usé bien des acteurs. On devrait en ce moment mettre la pédale douce sur les changements trop brusques et rapides. À ce propos, une remarque: les modifications de structure ne sont absolument pas une priorité.

[2] Vous vous souvenez de la phrase de Sartre mettant en garde contre ce qu’il appelait les raccourcis qui rallongent? Eh bien, il y a aussi des économies qui coûtent une fortune, et c’est tout particulièrement vrai en éducation. Pensez-y bien, cher collègue.

[3] Vous héritez d’un ministère où, conjointement avec les facultés d’éducation, règne une singulière et puissante nomenklatura. Méfiez-vous. Ils en ont maté plus d’une et d’un. La réforme, par exemple, qu’ils ont conçue et défendue: eh bien, c’est la faute des autres, jamais la leur. Mais je pense que vous comprendrez vite ce que je veux dire…

[4] Si j’étais vous, je m’entourerais d’ailleurs d’un comité de sages, d’une équipe d’experts indépendants. Elle serait notamment composée de gens qui connaissent parfaitement bien les résultats de la recherche en éducation, de philosophes (pas moi, je ne suis absolument pas partant: je tiens à rester le grand indésirable), de spécialistes des sciences cognitives, d’enseignants réputés, de spécialistes des disciplines enseignées à l’école. Une vingtaine de personnes environ, guère plus. Leur mission: assurer que les décisions prises sont fondées sur une idée la plus claire possible de ce qu’on veut accomplir et qu’elles reposent sur des données probantes. Avec eux, je lancerais trois chantiers.

[5] Votre dossier prioritaire, la réforme à laquelle votre nom pourrait rester attaché, est celui de la formation des maîtres. Elle peut se faire en douceur et elle aura des répercussions à long terme: des maîtres mieux formés auront dans la longue durée un réel impact positif sur l’éducation au Québec.

[6] Premier objectif pour cela, incontournable: extirper de cette formation tout ce qui relève de la légende pédagogique, des à-peu-près et de la poutine. Ne me croyez pas sur parole. Faites enquêter là-dessus, dans les universités, dans les commissions scolaires, dans les écoles; par votre comité de sages, par exemple. Vous n’en reviendrez pas.

[7] Votre premier geste pourra ensuite être de resserrer les critères d’admission à la formation des maîtres, pour en faire des filières d’élite et non des vaches à lait des universités.

[8] Ensuite, il faut insuffler de la culture, et en particulier de la culture de l’éducation, dans la formation des maîtres: histoire de la pédagogie, politique et philosophie de l’éducation en seront des composantes fortes. Les personnes qui sortiront de ce programme seront des personnes cultivées, qui incarneront ce que l’école veut transmettre.

[9] Il faut aussi qu’on enseigne dans ces programmes des méthodes, des approches et des techniques scientifiquement éprouvées. Votre comité d’experts vous éclairera et vous dira, par exemple, pourquoi ce qu’a prôné la réforme était largement contraire à ces données probantes.

[10] Autre chose: la formation disciplinaire, au primaire comme au secondaire, doit être rehaussée. On ne devrait pas pouvoir enseigner une discipline au secondaire sans avoir au moins un baccalauréat dans cette discipline.

[11] Le deuxième grand chantier devrait être consacré aux programmes scolaires, qui doivent être repensés dans la perspective ouverte par ce qu’on appelle la progression des apprentissages, que le MELS s’est résolu à enfin fournir, mais qui reste schématique et souvent incohérente. Il faut un programme cohérent, progressif, systématique. Votre comité de sages aura des idées. Je vous suggérerais pour ma part de lire E.D. Hirsch et de regarder le travail accompli dans les écoles de la Core Knowledge Foundation. 

[12] Pour vous présenter le troisième grand chantier que j’aimerais vous voir lancer, je me référerai à John Rawls, ce philosophe politique que vous connaissez aussi bien que moi. En partant de lui, on peut comprendre que la véritable équité, dans le domaine de l’éducation, demande plus que la seule égalité des chances: elle exige que soient favorisés les plus désavantagés. Or, les moyens que préconisait la réforme étaient de nature à les défavoriser encore, en leur demandant de mettre en œuvre à l’école des moyens dont ils et elles sont privés à la maison, mais que possèdent les plus favorisés avant d’arriver à l’école. C’était une des raisons de mon opposition à cette réforme. Les faits ne m’ont pas donné tort. Je vous invite donc à lancer un chantier visant à accorder un traitement préférentiel aux enfants des milieux pauvres et défavorisés. Notre idéal de justice et d’équité l’exige de nous.

Bienvenue dans ce monde parfois frustrant, souvent désolant, mais aussi passionnant et rempli de personnes généreuses et admirables.

Bon courage: il vous en faudra…