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Prise de tête

Donner le goût de lire

Voici une donnée cruciale: la capacité de lire, mesurée peu après le début du parcours scolaire, est, si elle est faible, un bon prédicteur de l’insuccès scolaire et du décrochage; si elle est forte, du succès scolaire — et des revenus futurs qui vont avec lui.

En voici une autre, bien connue: dès le début de leur parcours scolaire, les enfants sont très inégaux devant l’école en général et devant l’apprentissage de la lecture en particulier.

Terribles inégalités

En 1995, aux États-Unis, une étude célèbre a suivi des enfants de familles pauvres, de familles de classe moyenne et de familles dont les deux parents sont des professionnels, en examinant pour tous, systématiquement, ce qui se passe à la maison.

Voici une des trouvailles de cette étude: les enfants de familles de professionnels entendent 45 millions de mots avant d’arriver à l’école; les enfants des familles pauvres, 13 millions. La complexité et la diversité du vocabulaire sont à proportion de ces terribles chiffres. Tout cela a, on l’aura compris, un impact sur le succès scolaire et sur l’apprentissage de la lecture.

Heureusement, les inégalités sont un sujet auquel la recherche, depuis longtemps déjà, a porté une grande attention.

On sait ainsi aujourd’hui qu’il faut, pour apprendre à déchiffrer, privilégier certaines méthodes (syllabiques) à d’autres, parfois néfastes (la globale…), qu’il faut fuir; on sait aussi que comprendre un texte dépend de ce qu’on sait d’avance sur le texte qu’on lit, d’où l’importance de transmettre des savoirs aux lecteurs, de les doter de ce capital culturel sans lequel, s’ils peuvent déchiffrer un texte, ils ne pourront pas, au sens fort de ce verbe, le lire.

Mais comment cultiver le goût de lire? Grande question. On aimerait en effet que nos élèves lisent plus, surtout en ces heures du tout numérique où ils et elles sont sollicités par tant de choses auxquelles ils et elles résistent parfois bien mal.

Cette question est au cœur du plus récent ouvrage de Daniel T. Willingham, un spécialiste des sciences cognitives dont je vous ai souvent parlé. En attendant sa souhaitable traduction en français, voici quelques-unes des idées qu’il avance, retenues parce qu’elles sont très pratico-pratiques.

En classe: des périodes de lecture

En classe, une avenue plus prometteuse que le recours à des récompenses (je te donnerai ceci si tu lis tel livre…) ou aux éloges (on met au tableau la liste des livres lus par chacun) – deux stratégies qui peuvent être efficaces, mais qui sont aussi risquées et parfois même contre-productives pour toutes sortes de raisons – est de prévoir des périodes de lecture libre et silencieuse.

Cette approche est souvent efficace, mais elle l’est aussi parfois moins, notamment parce que son succès dépend pour beaucoup de ce que fait l’enseignant.e en la mettant en œuvre.

Ce qu’il ou elle doit réussir n’est pas facile. Il faut, pour commencer, que la liste des livres parmi lesquels les élèves vont choisir soit soigneusement pensée par l’enseignant.e, en fonction de leurs capacités et de leurs goûts; ensuite, qu’elle parvienne à créer en classe une véritable communauté de lecture où se vit ce que vivent les adultes aimant lire quand ils parlent de leurs lectures; enfin, qu’elle soit active durant ces séances, où elle ne lit pas, même si donner un exemple d’adulte qui lit peut sembler la meilleure stratégie qui soit – ce ne l’est sans doute pas.

À la maison

Voici quelques-uns des conseils prodigués.

Il est important de lire tôt aux enfants et notamment de les initier à cette idée que les mots sont faits de sons distincts. Pour cela, des livres où on trouve des jeux sur les mots et les sons, des allitérations et des rimes, seront utiles. Ne vous gênez pas pour inventer de tels jeux.

Lisez de manière enthousiaste: faites des voix, jouez des rôles, etc. Créez une atmosphère chaude, ludique et agréable quand vient le moment de lire. Bien entendu, prêchez par l’exemple et lisez vous-même.

Vous avez fait tout cela et votre enfant aime lire? Bravo! Et voici que bientôt il lit seul, par plaisir, et pour le travail scolaire. Il est alors crucial qu’il ne perde pas le goût de la lecture pour le plaisir.

Pour cela, encouragez la lecture de livres qui l’intéressent: des succès populaires, des romans dont on a fait un film à succès, des mangas, etc. Sélectionnez des livres qui sont, même physiquement, attrayants. Laissez de tels livres traîner à la maison, dans la voiture. Allez ensemble en acheter en librairie ou en emprunter à la bibliothèque. Limitez aussi le temps de non-lecture passé sur Internet ou à jouer aux jeux vidéo, pour ainsi faire de la place au temps de lecture, ce qui n’exclut pas de lire sur iPhone, sur tablette ou sur des sites qui offrent des textes pour enfants ou pour jeunes.

Willingham a d’ailleurs quelques fines remarques à propos des effets de l’univers numérique sur la lecture.

Alors que plusieurs auteurs et parents pensent qu’il diminue la capacité des élèves à se concentrer et affecte ainsi négativement leur goût et leur capacité de lire, il suggère que parce que l’univers numérique nous permet de passer sans effort d’un stimulus à un autre dès que celui-ci ne nous divertit pas immédiatement, c’est surtout l’incapacité à endurer de nous ennuyer qu’il génère. Et c’est cela, cette croyance quant à ce qui mérite notre attention et ce qui procure une expérience qui en vaut la peine, qui doit (et peut) être changé pour donner le goût de lire à l’heure du numérique. Les trucs qui  précèdent peuvent aider.

Willingham en donne bien d’autres et je n’ai pu ici qu’effleurer les idées qu’on trouve dans ce riche ouvrage dont je recommande chaudement la lecture et espère qu’il sera bientôt traduit.

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Daniel T. Willingham, Raising Kids who Read. What Parents and Teachers Can Do, Jossey-Bass, San Francisco, 2015.