Prise de tête

À vous de jouer! La partialité parentale

Je vous propose, cette fois sous le titre À vous de jouer!, un nouveau type de chronique qui reviendra périodiquement.

Profitant de la haute qualité des interventions sur cette page (merci, lecteurs et lectrices…), je me propose, dans ce type de chronique, d’identifier une question, un problème, mais sans prendre position, afin d’ouvrir une discussion avec l’espoir que tous ensemble nous le comprendrons mieux – à défaut de le résoudre et de satisfaire tout le monde.

Pour cette première fois, le sujet de discussion proposé est la partialité parentale.

Dans ce type de billet, pour amorcer la discussion espérée, je publierai toujours, en même temps que mon texte, deux réactions sollicitées. Cette fois, ce sont celles de deux philosophes: Alexandra Malenfant-Veilleux et Guillaume Beaulac, que je remercie de leur généreuse contribution.

La partialité parentale, à présent.

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L’anniversaire du petit Paul

C’est l’été et aujourd’hui c’est l’anniversaire du petit Paul. Ses parents ont organisé une bien belle fête, chez lui.

Les dix enfants invités ont reçu chacun: un chapeau, une flûte et un petit cadeau de même valeur. Voici le moment du gâteau, et le papa du petit Paul prend bien soin de le découper en 11 parts égales.

Une heure plus tard, la fête se termine et chaque enfant retourne chez lui.

Jean habite dans un quartier plutôt pauvre et vit avec une mère monoparentale. Il rentrera seul, en métro et en autobus.

Sylvie, la cousine de Paul, ne va pas à la même école que les autres: elle étudie en Suisse, dans une école pour gens très, très riches. Un chauffeur privé viendra la chercher.

Les autres enfants sont issus de la classe moyenne, comme la famille de Paul; mais certains ont des parents attentionnés et aimants; d’autres, hélas, non.

Considérez, à présent, d’une part le traitement égal et l’impartialité dans la distribution des chapeaux, des cadeaux et des parts de gâteau; d’autre part les traitements, les bienfaits, tellement différents, que reçoivent ces enfants, selon le hasard de leur naissance, les ressources, les compétences, l’affection ou le manque d’affection, etc., de leurs parents.

La tension que vous observez vous conduit à ce que les philosophes appellent la question de la partialité parentale. On peut la comprendre comme suit.

La partialité parentale

Nous convenons typiquement que la moralité nous demande d’être impartiaux dans le traitement que nous réservons à autrui. Pourtant, nous sommes aussi souvent (parfois) partiaux envers nos amis, notre pays et, bien entendu, nos enfants, puisque c’est d’eux et d’elles qu’il s’agit ici.

Personne (ou presque, comme on verra) ne nie que cette partialité parentale existe et qu’elle est, toutes choses égales par ailleurs, inévitable et dans l’ordre des choses. Un parent qui doit choisir entre nourrir son enfant et nourrir un enfant d’un autre pays n’hésitera pas à choisir son enfant et on lui donnera raison. Car le fait d’être parent nous semble entraîner son lot de devoirs envers nos enfants, lesquels impliquent une certaine partialité parentale: nous devons prendre soin de nos enfants, les nourrir, les préparer à une vie la meilleure possible.

Mais cette partialité a aussi, encore une fois de l’avis général, des limites, ne serait-ce que celles que la moralité assigne. Un parent, par exemple, ne pourra invoquer la partialité parentale pour justifier qu’il a triché (ou pire…) pour faciliter l’entrée de son enfant à une grande et convoitée école.

D’autres ajouteront que l’impartialité en éthique implique, en éducation, le respect de l’égalité des chances, et que la diversité des conditions des familles où ils naissent, jointe à une partialité parentale que rien ne freine sinon les préceptes usuels de la moralité évoqués plus haut, constitue une injustice flagrante.

Devant cette tension entre les demandes de l’impartialité morale et celles de la partialité parentale, on peut réagir de manières bien différentes.

Possibles réactions

Certains ont cru que c’est la partialité parentale qui pose problème. Platon a sans doute été le plus loin dans cette direction. Dans La République, il abolit carrément la famille! Peu de gens l’ont suivi dans cette voie radicale – même s’il y a des exceptions, comme les kibboutz.

D’autres ont proposé des moyens d’assouplir cette tension qui nous étonne aujourd’hui si on ne l’a pas aperçue. C’est ainsi que des anarchistes, au 19e siècle, mettaient au cœur de leurs revendications l’abolition de l’héritage.

Cependant, c’est peut-être notre idée d’impartialité qui pose problème. Nous avons toutes les raisons du monde d’être partiaux envers nos enfants (parce que ce sont les nôtres), comme nous le sommes aussi envers nos amis ou envers ce mendiant qui est là, devant nous, plutôt que pour celui qui est loin et qui reçoit l’aide Oxfam.

Mais ce dernier exemple laisse pressentir les objections que les personnes qui défendent l’impartialité feront valoir pour préférer aider Oxfam. Il laisse aussi de toute façon ouverte la question de savoir où il faudrait tracer la ligne entre partialité parentale légitime et partialité parentale illégitime.

Il se peut, par exemple, que des formes de partialité, celles qui résultent du fait que nous avons des relations très particulières avec nos enfants, avec qui nous vivons dans l’intimité de la famille, soient permises (leur raconter des histoires, le soir, disons), tandis que d’autres sont indéfendables: mais lesquelles, alors, et pourquoi?

Il se peut aussi que toute cette discussion repose sur un malentendu sur ce qui est juste ou injuste, sur ce qui mérite d’être corrigé ou qui peut l’être. Un.e libertarien.ne, par exemple, se méfierait de tout ce qui pourrait interférer dans la manière dont un adulte souhaite dépenser des biens légitimement acquis ainsi que de tout ce qui pourrait contrevenir à sa liberté de privilégier ses propres enfants selon les critères qu’il estime être justes. Si les parents de Sylvie souhaitent et peuvent l’envoyer à cette école d’élite, rien ne rend cette décision immorale.

D’autres verront toutefois les choses d’un autre œil, pour des raisons que vous devinerez.

À vous de jouer!

Alors, selon vous:

La question de la partialité parentale pose-t-elle ou non problème? Pourquoi?

Si oui, comment le formuleriez-vous?

Et comment procéderiez-vous pour le résoudre?

Pour en savoir plus:

Harry Brighouse et Adam Swift, «Parental Partiality: Legitimate and Excessive». Accessible à: [http://ecpr.eu/Filestore/PaperProposal/6959f124-46ec-40c5-9856-bd910e9d2262.pdf]

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