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Prise de tête

À vous de jouer: enseigner la musique

Les arts en général et la musique en particulier sont souvent un parent relativement pauvre en éducation, du moins pour le curriculum commun de la scolarité obligatoire.

Toute une série de questions se posent à leur propos, notamment sur la justification de leur inclusion dans le curriculum. Je m’en tiendrai ici au cas de la musique, à propos de laquelle je veux soulever une de ces questions.

Comme toujours dans le cadre de ces chroniques «À vous de jouer», je me contenterai de poser une problématique avant de passer la parole à deux personnes expertes qui vous feront part de leurs réflexions et qui alimenteront nos échanges.

Cette fois, j’ai le bonheur d’accueillir les contributions de deux éminents musiciens et musicologues: le grand saxophoniste de jazz Yannick Rieu; l’éminent compositeur et chef d’orchestre François Dompierre.

Je les remercie de partager avec nous leurs réflexions.

 

Deux avenues

Supposons convenue l’idée de consacrer une part du curriculum à la musique, et ce, depuis le début et jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. On se demandera, bien entendu, quel contenu il faut y mettre et, précisément, à quoi consacrer toutes ces heures. Plusieurs réponses sont alors possibles et même, peut-être, conjointement possibles.

On pourrait par exemple insister sur la valeur, disons, instrumentale, de l’enseignement de la musique, en disant qu’il contribue à limiter le décrochage.

Mais c’est à deux justifications plus intrinsèques, fortes et courantes, que je veux m’arrêter ici.

Noircissons un peu les traits.

Une première approche pourrait vouloir insister sur la valeur expressive de la musique, ainsi nommée parce qu’elle est donnée comme un moyen de s’exprimer et de manifester sa créativité.

Si on l’adopte, on voudra peut-être partir de ce que les élèves connaissent et apprécient en musique, puisqu’ils en écoutent sans doute beaucoup. Mais, de toute façon, on voudra leur permettre de s’exprimer et d’être créatifs, idéalement en apprenant un instrument (la flûte à bec est un choix commun) ou en chantant et, ce faisant, leur faire acquérir un certain savoir musical – savoir lire une partition, chanter en chœur, par exemple. On voudra aussi, sans doute, préparer en commun un spectacle de fin d’année, mettant à contribution les compétences des uns et des autres. Des airs connus et appréciés des élèves pourraient fort bien y être à l’honneur. On parlera ici volontiers de sensibilité, de subjectivité, de créativité, de contact avec les autres. On voudra amener l’élève à inventer des œuvres, à développer son potentiel créateur au regard du monde sonore, à inventer ses propres pièces vocales et instrumentales; et le mettre en contact avec de nombreux repères de sa culture immédiate.

J’ai noirci les traits, sans doute, mais j’espère qu’on reconnaît malgré tout une tendance, une vision possible de l’enseignement de la musique à l’école, commune et obligatoire, et qui se généralise aux arts.

À celle-ci s’oppose une vision qui propose d’accéder à l’art – et à la musique – moins par sa valeur expressive que par l’appréciation des œuvres. Le but, ici, serait surtout de transmettre un savoir permettant de formuler des jugements esthétiques éclairés.

Si tout à l’heure on misait sur l’expression et la créativité, ici, on misera plutôt sur l’histoire de la musique, sur l’étude des genres, des œuvres, des styles et ainsi de suite, tout cela étant soigneusement sélectionné et progressivement ventilé tout au long du parcours scolaire.

Ce qui s’ensuit en classe sera donc fort différent. Pour en donner une idée, voici quelques-uns (seulement) des contenus que demande de voir en première année un programme américain d’enseignement de la musique (appelé Core Knowledge) fondé sur l’appréciation des œuvres et la transmission d’une culture musicale.

Familiarisation avec les éléments de base de la musique: rythme; mélodie; harmonie; tonalité; premières notions d’écriture musicale; exposition à diverses musiques (populaire, classique, traditionnelles, etc.). La notion de compositeur. L’exemple de Mozart: Allegro de Eine kleine Nachtmusik. L’orchestre: instruments (cordes, vents, cuivres, percussions) et chef. Pierre et le Loup de Prokofiev. L’opéra, qui combine musique, jeu dramatique et chant. Écouter des passages de Hänsel und Gretel de Humperdinck. (Pour en savoir plus, Core Knowledge, pp. 41-42.)

 

De quoi méditer

Un de ces programmes est-il préférable? Leur opposition est-elle artificielle? Peut-on viser leurs (principaux) objectifs simultanément? Les combiner? L’un d’entre eux est-il une erreur? Utopique? Lequel est le plus juste, au sens de cette égalité des chances que doit promouvoir l’école? Comment décider?

Vastes questions, à propos desquelles nous avons fort heureusement l’aide de deux experts pour amorcer notre réflexion.

 

Enseigner la musique

Yannick Rieu

Tout d’abord et à l’instar de Normand, je serai obligé de convenir d’une idée: l’éducation rend l’humain libre. Nous allons supposer que l’ensemble de la profession comprend et souhaite cela.

 

Constat

Notre époque est bruyante. Nous sommes bruyants à « l’intérieur » comme à l’extérieur. Nos cerveaux s’affolent, notre parole perd en qualité ce qu’elle a gagné en quantité. Collectivement, nous sommes confus, perdus, brouillons, impuissants, hésitants, éparpillés. Le vide, le calme, la lenteur, le silence sont devenus des spectres qu’il faut à tout prix éviter, des pièges dans lesquels s’il fallait s’y prendre trop fermement feraient de nous, aux yeux de la plupart de nos contemporains, des sous-humains, des humains ratés, dépassés, non performants, ringards, anachroniques.

 

Écouter le goût du silence

Pour répondre à cette hystérie collective, je crois que, dans un premier temps, il serait sage de réapprendre à écouter, redonner le goût du silence. À mon avis, ce serait une première étape à franchir, une base sur laquelle tout le cursus scolaire pourrait s’appuyer. Le cours de musique pourrait devenir un moyen d’aborder l’écoute, avec la conscience qu’elle est un outil qu’il faut redécouvrir et affûter constamment. De plus, l’art d’écouter – car c’en est un – servira pour toutes les matières et pour toute la vie, dans toutes les circonstances.

Durant un séjour en Chine où j’enseignais la musique, j’ai tenté une petite expérience. J’ai demandé aux étudiants de prendre en note tout ce qu’ils entendaient au cours d’une marche que nous faisions ensemble. Les résultats furent intéressants. Là où des dizaines de sons pouvaient être perçus, seulement 7 ou 8, en moyenne, étaient notés.

Or étudier ou faire de la musique, c’est d’abord écouter. Attentivement.

 

Entendre c’est subir, écouter c’est agir

Écouter c’est s’arrêter, se taire, prendre le temps, se fondre, suspendre la pensée, celle qui juge, jauge, évalue, analyse, compare, mesure. Que de choses doivent mourir pour parvenir à cet état de réception! Écouter c’est observer, et il n’y a d’observation totale que lorsque le « moi » est absent. Qu’on me comprenne bien. Ici, il n’est pas question de pseudo-ésotérisme et de son fatras, mais bien d’un état que beaucoup de musiciens, entre autres, connaissent : la disponibilité.

Écouter c’est aussi aller vers l’autre, sortir de soi; que ce soit la musique, les paroles de quelqu’un, les sons et bruits qui nous environnent. Écouter c’est être attentif, présent au monde dans lequel nous évoluons. De cette écoute totale, fille de l’attention, naît l’intelligence. Et cette intelligence opérera dans toutes les sphères de notre vie.

Quand nous aurons bien fait sentir et comprendre ce qu’écouter signifie, suppose et engendre, nous pourrons alors aborder l’enseignement de la musique à proprement parler ou toute autre matière avec un regard (une oreille ?) neuf.

 

Choix et liberté

À supposer qu’une majorité de décideurs, d’éducateurs et autres spécialistes auront apporté l’écoute au niveau d’un art, les réponses quant à la manière d’enseigner la musique ne seront plus des choix mais des évidences nées de cette intelligence issue de l’attention.

Nous pensons, à tort, que pratiquer des choix est le résultat de la liberté en action. Si notre perception est pure, si nous sommes lucides, il n’y a pas de choix. Ce n’est que dans le doute et l’incertitude que nous commençons à choisir. La liberté ne peut coexister avec la confusion.

L’angle choisi pour enseigner une matière dépend de ce que l’on souhaite réaliser à travers cet enseignement.

S’il s’agit de montrer quoi penser, on penchera vers une éducation axée sur des connaissances théoriques. S’il s’agit de montrer comment penser, on ira vers plus de créativité, d’expérimentation, de développement de la sensibilité, etc. Les deux enseignements pouvant cohabiter.

Une éducation qui formerait des gens sachant vraiment écouter accoucherait dans le même temps de rebelles parce qu’intelligents, donc sensibles et pacifiques. Libres.

Et cela est hors de question, n’est-ce pas ?

 

Enseignement de la musique

François Dompierre

Les questions posées par Normand Baillargeon dans le texte ci-dessus sont complexes et exigeraient une longue réflexion suivie de réponses précises, claires et détaillées. La proposition actuelle où il m’est demandé une opinion concise ne s’y prête pas. Cela dit, ce que je viens de lire sous sa plume m’inspire quelques réflexions qui pourront peut-être bien humblement servir de base à un débat sur l’enseignement de la musique.

Convenons tout d’abord d’une chose. L’art est inutile. Ce n’est pas un service public comme la santé, les transports ou l’hydroélectricité. On ne lui reconnaît aucune spécificité directe en matière de service public. Et pourtant, nous savons que cet art inutile est essentiel! Pensons tout simplement à la Sagrada Familia de Gaudi à Barcelone.

Dans le même sens, l’enseignement de la musique est parfaitement inutile! Inutile, oui, mais essentiel. Pour cette seule raison, on doit pouvoir apprendre la musique à l’école. Mais, plus encore que n’importe quelle autre matière scolaire, sa pédagogie est complexe. L’enseignement des mathématiques, celui du français, de l’histoire et de la géographie, bien qu’en constante évolution, sont encadrés depuis des siècles par des méthodes éprouvées et suivent inexorablement un processus pédagogique qui a été développé par la pratique de l’expérience. Il n’en est pas de même pour la musique actuelle. De quelle manière doit-on l’enseigner? C’est à la fois une science, un art et, ne l’oublions pas, un plaisir maintenant à la portée de tous. Ce n’est pas tout. Contrairement aux matières classiques, elle possède un pouvoir d’attraction universel et suscite en conséquence des intérêts commerciaux proportionnels à la force de ce pouvoir. Enfin, c’est un outil de communication omniprésent.

Cette universalité de la musique, l’accès à ses divers logiciels d’interprétation, la prolifération des instruments électroniques, l’ingéniosité des outils virtuels, toutes ces nouveautés en matière musicale créent une sorte de mirage où la connaissance des principes de base de la musique nous semble devenue obsolète. Lorsqu’on veut enseigner la musique, on nous répond souvent qu’il n’y a aucun besoin réel de l’apprendre puisque les moyens pour avoir accès à ses secrets les plus intimes sont à la portée du premier venu en trois clics et deux branchements de clés USB.

C’est en ce sens qu’il faut inclure à la pédagogie musicale des méthodes qui tiennent compte de la nature même de la musique d’aujourd’hui. Il faut que l’élève travaille avec ces nouveaux outils qu’il maîtrise déjà, il faut lui enseigner l’histoire de la grande musique classique en la comparant, en la confrontant à celle des musiciens contemporains qu’il connaît et apprécie déjà, tous genres et styles confondus. Il faut aussi favoriser un apprentissage basé sur des méthodes interactives. Enfin, il faut capter son intérêt là où il est déjà, prendre place à bord du véhicule qu’il est en train lui-même de construire et surtout continuer à lui donner l’impression que l’art musical qu’il souhaite apprivoiser est d’abord et avant tout un plaisir.

Plaisir inutile? Qui sait? Peut être, mais essentiel!