Ne manquez rien avec l’infolettre.
Prise de tête

Armistice de 1918: devoir de mémoire

On fête aujourd’hui l’Armistice de 1918, qui marquait la fin de ce qu’on ne savait pas encore être la Première Guerre mondiale et qui devait pourtant être «la der des ders».

La revue de philosophie Think publie dans sa dernière livraison un intéressant article de William Isdale qui se demande s’il y a des raisons valables, morales, de se remémorer cette guerre. Il en trouve, bien entendu, et elles justifient, voire imposent, qu’on en parle à l’école, particulièrement en classe d’histoire.

D’autant qu’avec le temps, les témoins disparaissent et notre rapport aux événements qui s’éloignent change alors, passant de la mémoire individuelle à la mémoire collective. C’est ainsi que si j’ai connu, moi, un Poilu qui m’a parlé de la Grosse Bertha, vous n’en trouverez plus aujourd’hui; et un jour viendra où vous ne trouverez même plus de gens qui auront parlé à quelqu’un qui a vu de ses yeux, en action, le fameux canon.

Des raisons morales du devoir de mémoire

Isdale fait judicieusement remarquer que cette commémoration peut fort bien être faite pour de mauvaises raisons.

Imaginons par exemple des commémorations qui seraient une manière de renforcer un patriotisme exacerbé: elles pourraient alors, et ce serait bien triste, alimenter le même brasier qui a allumé la Première Guerre et embrasé le monde entier.

De telles commémorations pourraient encore contribuer à une déplorable falsification de l’histoire et à un désolant révisionnisme.

Il y a heureusement d’excellentes raisons, des raisons que je dirais pour ma part à la fois épistémologiques et morales, de se souvenir. Parmi elles, Isdale nomme le fait de se rappeler notre nature tribale; notre tendance moutonnière à suivre la foule et à participer à l’hystérie collective.

Il évoque encore le rôle que joua le sens de l’honneur dans le déclenchement de la guerre: «La cause première de la Première Guerre mondiale aura été une volonté de faire étalage d’honneur», écrit avec raison Steven Pinker.

Il évoque enfin cet optimisme démesuré des acteurs, persuadés de l’emporter rapidement en raison de leur supposée supériorité: «Ce sera fini avant Noël!», disait-on alors volontiers…

Ce sont là d’excellents motifs d’exercer son devoir de mémoire et on espère qu’à l’école – et ailleurs – il sera accompli. C’est que pour ces raisons, et quelques autres bien entendu, quelque 8 ou 9 millions de personnes périrent et près de 20 millions furent blessées, tandis que d’innombrables autres furent moralement et intellectuellement mutilées, et pas seulement parmi les combattants.

Cela étant posé, voici quelques-unes des choses que, de mon côté, j’ai apprises sur cette guerre et dont je tiens à me souvenir, chaque année, le 11 novembre.

Ce que je ne veux pas oublier

Je me souviens pour commencer de mon cher Bertrand Russell (1872-1970), qui sera dès 1914 un des rares pacifistes à prendre publiquement position contre la guerre. Il perdra son poste à Trinity College pour ses activités (ô liberté universitaire, où te cachais-tu donc, déjà…) et fera même, en 1918, six mois de prison. Je me souviens donc de Russell, un des rares à rester lucide, pressentant ce qui est à venir et horrifié devant ce qu’il prédit.

Je me souviens aussi de la première fois où j’ai lu sous sa plume ces terribles passages de ses mémoires où il décrit la réaction enthousiaste des gens à Londres à l’entrée de leur pays en guerre. Notre nature tribale? Notre tendance moutonnière? La facilité avec laquelle on peut céder à l’hystérie? Même à l’université? Voyez plutôt: «J’avais jusqu’alors cru qu’il était courant pour les parents d’aimer leurs enfants: mais la guerre me montrait que c’était exceptionnel. J’avais jusqu’alors cru que la plupart des gens aimaient l’argent par-dessus presque tout le reste, mais je constatais qu’ils aimaient encore plus la destruction. J’avais jusqu’alors cru que les intellectuels, le plus souvent, aimaient la vérité: mais je découvrais cette fois encore qu’il n’y en avait pas un sur dix qui préférait la vérité à la notoriété.»

Je me souviens aussi de l’invention de la propagande par la Commission Creel – une chose qui devrait absolument être enseignée à tout le monde –, de l’invention de toutes ces stratégies de manipulation des masses par des journalistes et intellectuels se donnant volontiers comme les membres les plus intelligents de la société, des stratégies spécifiquement conçues pour transformer la population américaine, qui est pacifiste, en population belligérante. Et je me souviens que c’est là, dans les travaux couronnés de succès de la Commission Creel, que se trouve le berceau des relations publiques, ces entreprises qui sont encore parmi nous, omniprésentes et ô combien influentes.

Je me souviens aussi de ce bien triste Manifeste des seize, rédigé et signé notamment par mon cher Kropotkine et où, succombant à leur tour à la folie martiale, des anarchistes abandonnèrent leur tradition antimilitariste.

Je me souviens que la guerre signera un recul immense des luttes sociales et en particulier de l’anarchosyndicalisme et des Bourses du travail, tandis qu’en Russie commencera une expérience que bien vite des compagnons décriront pour ce qu’elle est et restera: une tragédie.

Je me souviens enfin que c’est John McCrae (1872-1918), un étudiant en médecine de la toute proche Université McGill d’où j’écris, qui composera ce beau mais militariste poème In Flanders Field, qui évoque les coquelicots qu’on trouve à cet endroit et qui est la raison pour laquelle certains portent, ces jours-ci, de petites fleurs rouges en plastique.

Je me souviens de tout cela, en espérant que ceux qui les portent le fassent pour les bonnes raisons… Et en vous invitant à songer aux mérites du coquelicot blanc, offert chez nous depuis 2011 et qui veut signaler une opposition à la montée du militarisme.

Notre nature tribale? Notre tendance moutonnière? La facilité avec laquelle on peut céder à l’hystérie? Même à l’université?

Tout cela, hélas, reste toujours possible…