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Prise de tête

Autisme et philosophie

Avril est le mois de l’autisme. Il se veut une occasion de sensibiliser et d’informer sur ce qu’on appelle désormais «le trouble du spectre de l’autisme».

Pour y contribuer, le philosophe cherche donc des liens avec la philosophie.

En voici un, sous forme de petit jeu.

Un spécialiste de l’autisme a suggéré, par un diagnostic post mortem, qu’un éminent philosophe du 20e siècle était probablement atteint du syndrome d’Asperger.

Voici quelques arguments sur lesquels il fonde son diagnostic.

Saurez-vous identifier de quel philosophe il s’agit?

Pour parvenir à sa conclusion, l’auteur adopte six critères usuellement utilisés pour reconnaître le syndrome d’Asperger.

Voici quelques-unes de ses observations sur chacun de ces critères.

[1] Importantes déficiences en matière d’interactions sociales réciproques

Cela renvoie à l’incapacité à interagir avec les pairs; au peu de désir de le faire; à de la difficulté à apprécier indices et signaux sociaux; enfin, à des comportements socialement et émotionnellement inappropriés.

Notre philosophe semble bien avoir tout cela.

Par exemple, il était connu pour enseigner en monologuant devant ses étudiants; détestait être interrompu. Il était distant, instable, excentrique, pouvait même être froid et dur, mais sans comprendre que ce qu’il faisait ou disait pouvait être perçu ainsi.

Plusieurs épisodes de sa vie montrent encore qu’il comprenait mal les signaux que les autres lui envoyaient pour signifier leurs pensées ou émotions.

[2] Le fait d’avoir un nombre limité et exclusif de centres d’intérêt

Ici encore, notre philosophe fait fort. Pour lui, rien n’est important sinon de produire une œuvre philosophique. Il s’y consacre exclusivement, s’isolant souvent et durant de longues périodes.

Il est alors capable d’une grande concentration et revient inlassablement sur un sujet, une question, un problème, un texte.

À dix ans, passionné de mécanique, il a fait une reproduction fonctionnelle, en bois et avec des câbles, d’une machine à coudre!

[3] S’imposer à soi et à autrui des routines et des objets d’intérêt

Notre jeune philosophe va chez son éminent professeur et parle (monologue) philo jusqu’à trois heures du matin, devant son prof qui n’en peut plus – mais qui le tolère sans doute parce que, comme il l’écrira, il a bien vu que le garçon a du génie.

Manger? Il se contente de n’importe quoi, du moment que c’est toujours la même chose! Il peut écouter inlassablement la même pièce de musique.

[4] Problèmes sur les plans de la parole et du langage

Cela se manifeste souvent par un retard dans le développement du langage, et notre philosophe, justement, a commencé à parler à quatre ans.

Il a des difficultés avec l’orthographe. Il a une prosodie et un ton de voix particuliers, toutes choses qui sont aussi caractéristiques du syndrome.

[5] Problèmes de communication non verbale

On réfère ici à des choses comme une utilisation limitée du langage gestuel ou à des expressions faciales elles aussi limitées. Photographies et témoignages convergent, selon notre auteur, à reconnaître la présence de tout cela chez notre philosophe.

[6] Mauvaises habiletés motrices

On détermine celles-ci par des examens évaluant le neurodéveloppement.

Sur ce plan, toutefois, notre philosophe était réputé plutôt habile et aurait même possédé une grande dextérité manuelle.

D’autres indices?

Il arrive que les personnes présentant un syndrome d’Asperger aient une pensée originale et créatrice et la canalisent vers des objets abstraits ayant peu d’utilisations pratiques. C’est manifestement le cas avec notre personnalité mystère.

Enfin, ce philosophe a développé non pas un, mais deux systèmes de pensée, et le passage de l’un à l’autre serait, sur de nombreux plans, une sorte de reproduction du développement des personnes qui ont le syndrome d’Asperger.

Qui est donc ce philosophe?

…………………

Il s’agit de Ludwig Wittgenstein.

Né au sein d’une richissime famille viennoise, il s’est tour à tour intéressé, dans cet ordre, à l’aéronautique naissante et aux mathématiques qui sont indispensables pour concevoir les moteurs des avions, aux fondements des mathématiques, au logicisme de Bertrand Russell (1872-1970) qu’il va retrouver en Angleterre et qui sera son professeur, et, partant de là, à la philosophie tout entière.

Wittgenstein a été et demeure une personnalité grandement admirée; il était pour tout le monde un être complexe et énigmatique.

Il est aussi, comme je l’ai dit, le créateur de deux systèmes philosophiques, le deuxième rejetant les conclusions du premier. Il n’a publié lui-même qu’un seul ouvrage, Tractatus logico-philosophicus (1921) – tous ses autres livres sont en effet posthumes. Tractatus expose sa première philosophie et défend l’idée que le langage représente le réel, un peu à la manière d’un tableau qui représente, disons, une scène champêtre. Après sa publication, convaincu d’avoir résolu les principaux problèmes de la philosophie, Wittgenstein quitte le domaine pour se faire tour à tour enseignant au primaire, jardinier, architecte.

Il reviendra cependant plus tard à la philosophie et produira alors sa deuxième œuvre, laquelle, sur bien des plans, défend des thèses opposées à celles de Tractatus: ce sont les Recherches philosophiques, parues après sa mort, qui développent une conception plus sociale du langage.

Le médecin-psychiatre à qui on doit ce diagnostic post mortem est Michael Fitzgerald. Il a aussi suggéré que plusieurs artistes (Van Gogh, Mozart…), écrivains (Jonathan Swift, L. Carroll…), philosophes (Spinoza, Kant…) pouvaient aussi avoir eu le syndrome d’Asperger, qui serait une composante de leur grande créativité.

Est-il besoin de préciser que je ne suis ni médecin ni psychiatre et que mon autorité sur le sujet est nulle?

Deux lectures pour aller plus loin: Michael Fitzgerald, Autism and Creativity: Is There a Link Between Autism in Men and Exceptional Ability?, Routledge, 2004. Le chapitre 4 est consacré à Wittgenstein.

Michael Fitzgerald, «Did Ludwig Wittgenstein have Asperger’s syndrome?», European Child and Adolescent Psychiatry, Vol. 9, no 1, 2002, pp. 61-65.

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