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Prise de tête

Fausses analogies économiques

Il suffit d’avoir voulu expliquer à quelqu’un une idée un peu complexe et nouvelle pour lui pour avoir vu à l’œuvre un mécanisme bien connu de l’esprit humain. Ce mécanisme est celui par lequel on ramène l’inconnu au connu, le nouveau au familier, l’incompris au compris. Il se montre souvent le bout de l’oreille par ces mots: «Peux-tu me donner un exemple?»

Les ondes dont parle la physique? Vous savez, ces petites vagues qui se forment quand vous lancez un caillou dans une eau calme…

Le modèle de Rutherford de l’atome? Imaginez un petit système solaire…

Le réchauffement climatique? Pensez à une serre de jardin…

Ce mécanisme explique notre permanent recours à des analogies, qui ne nourrissent pas seulement les métaphores des poètes.

Mais si ces analogies sont parfois utiles, il leur arrive aussi de nous induire en erreur. Il arrive même que ces erreurs soient dangereuses et nuisibles à la clarté des échanges. On parle en ces cas de fausses analogies.

Voici justement deux analogies en économie qui sont, je pense que vous en conviendrez, très répandues dans notre conservation démocratique, quoique dangereusement trompeuses.

L’analogie domestique et la dette

Notre conception spontanée et courante de la dette, parfois alimentée et propagée par les médias, repose beaucoup sur ce que j’appelle une analogie domestique, qui situe et comprend dette et endettement dans la sphère privée et interpersonnelle.

Dans cette sphère domestique, j’emprunte quelque chose (de l’argent, un objet) à une autre personne, disons à un voisin. Cet emprunt me fait contracter un devoir: celui de rendre ce que j’ai emprunté et donc de rembourser ma dette. Il va encore de soi que j’aurais été bien peu sage d’emprunter des sous au voisin pour aller jouer au casino, surtout si mon loyer n’est pas payé et que la famille manque de nourriture!

On peut pourtant imaginer des cas où on jugerait qu’il ne serait pas approprié, pour un particulier, de rembourser une pareille dette domestique. En fait, Platon en suggérait un: j’emprunte une arme à un ami; entre-temps, cet ami est devenu fou et veut tuer une autre personne; il me réclame pour ce faire l’arme prêtée… Dois-je la lui rendre?

Mais quoi qu’il en soit, le fait est qu’on pense souvent à la dette dans d’autres contextes par analogie avec cet exemple domestique: on dit alors qu’il en va de même pour les États, qui doivent rembourser leurs dettes, et pour les particuliers, qui doivent rembourser leurs prêts bancaires.

Cette analogie est pourtant fausse et trompeuse.

Revenons au cas domestique. Trois aspects en sont notables. Mon ami me prête quelque chose qui lui appartient en propre; quand il me l’a prêté, il s’en est privé durant le temps du prêt; en me le prêtant, il prend un risque: celui que je ne le rembourse pas.

La banque prête de l’argent qui ne lui appartient pas et qui, en un sens, n’existe pas; elle n’en est pas privée durant le prêt et peut prêter de nombreuses fois encore cet argent fictif qu’elle m’a «prêté»; et elle ne risque pas grand-chose, d’abord en raison des modalités de ce prêt (l’argent est fictif, ne lui appartenant pas, est prêté plusieurs fois), ensuite qu’en cas de nombreux défauts de paiement, l’histoire le prouve, le public, via l’État, renflouera ses coffres.

Notez que je ne dis pas qu’il ne faut pas rembourser son prêt bancaire ou que l’État (car en ce cas aussi, l’analogie domestique est trompeuse, notamment parce que l’État n’est ni une personne ni un mortel…) ne doit pas s’inquiéter de ses déficits: mais les raisons pour cela ne peuvent être aussi simples que le laisse entendre l’analogie domestique.

La (bonne) raison pour ce faire est sans doute que tout le monde, en fin de compte, bénéficie de l’existence de l’institution sociale appelée «prêt» qui ne peut fonctionner que si, sauf exception, un prêt est remboursé.

L’analogie entrepreneuriale et le politique

La deuxième fausse analogie sur laquelle je veux attirer l’attention nous invite à penser au politique et à l’économie d’un pays comme à une entreprise et à conclure que le succès en affaires que connaît une personne indique qu’elle sera en mesure de gérer l’économie d’un pays et de décider de sa politique.

L’analogie est répandue et des gens comme Donald Trump, pour ne nommer personne de chez nous, surfent en partie sur la crédibilité qu’elle leur confère. Mais est-elle valable pour autant?

L’économiste Paul Krugman a donné de solides raisons de penser que ce que demande l’adoption de politiques macroéconomiques est bien souvent le contraire de ce que demandent les décisions d’affaires.

Dans le premier cas, les travailleurs sont aussi des consommateurs, ce qui crée d’incessantes boucles de rétroaction, où causes et effets se conjuguent. Une entreprise, explique Krugman, ne vend pas la majeure partie de ce qu’elle produit à ses employés, tandis que même un petit pays se vend à lui-même, sous forme de services non exportables, quelque chose comme les deux tiers de son output. Krugman écrit: «C’est un gros succès pour un homme [ou une femme] d’affaires que de réduire de moitié son personnel et de réussir néanmoins à produire à peu près autant qu’avant. Une économie qui agirait de la sorte serait plongée dans une dépression et ne parviendrait plus à vendre ce qu’elle produit. Rien de ce qu’a pu apprendre par son expérience l’homme [ou la femme] d’affaires ne le prépare à comprendre le paradoxe de l’épargne [de Keynes] ou l’impact inflationniste de la croissance de la masse monétaire.»

Les problèmes économiques sont complexes. Ne nions pas cette complexité à coups de slogans reposant sur de trompeuses analogies qui donnent à peu de frais l’impression de comprendre ce qui est en jeu, alors qu’il n’en est rien.

L’exercice n’est pas anodin: il nous éviterait de sauter sur des solutions aussi simplistes qu’improbables, parmi lesquelles ce même Krugman range ces politiques d’austérité suivies en ce moment même, sans grand succès, un peu partout.

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