Prise de tête

Pleurer en regardant un film

Il arrive que quelqu’un observe un phénomène tout à fait banal – et auquel jusque-là personne n’avait accordé beaucoup d’intérêt – et qu’il y voit un profond et intrigant mystère. Il arrive aussi que cette observation donne naissance à de riches idées, voire à de sublimes théories.

Pensez à Newton, intrigué par la simple chute d’une pomme de son arbre et qui conçoit la gravitation universelle.

Pensez à Chomsky, fasciné par le fait que les enfants apprennent (très vite, d’ailleurs) à parler une langue, avec les extraordinaires complexités que cela suppose, et qui conçoit la Grammaire universelle.

Pensez à présent à ce que nous avons tous vécu devant un film (mais aussi en lisant un livre, en assistant à une pièce de théâtre, en écoutant de la musique) et que tant de gens vivront encore durant le Festival des films du monde, qui se déroule bientôt.

Nous avons tantôt été émus aux larmes devant le destin d’un personnage; nous avons souri devant des péripéties; nous avons eu peur devant un monstre; et nous avons eu la chair de poule à l’écoute d’un passage musical. Bref: nous avons ressenti toute la gamme des émotions.

Rien là d’exceptionnel, dira-t-on, et chacun a vécu tout cela un nombre incalculable de fois. L’art, justement, est ce qui produit ces effets, et c’est en partie au moins pour les ressentir que nous allons au cinéma, au théâtre, au musée, à la salle de concert et que nous lisons de la littérature.

Et pourtant, comme pour Newton et la pomme ou Chomsky et les enfants, observons mieux ce qui se passe.

Deux choses au moins sont frappantes.

La première est que nous ressentons ces émotions pour des êtres et des situations qui n’existent pas et que nous savons fort bien ne pas exister. Nous pleurons ainsi devant le sort de Cosette qui, nous le savons, n’existe pas en réalité et n’a jamais existé, pas plus que Jean Valjean et que tous les autres personnages des Misérables ainsi que toutes les situations qu’ils et elles vivent.

Mieux: nous pouvons même ressentir des émotions, sincères et fortes, devant des œuvres qui ne proposent même pas de personnages ou de situations – devant des tableaux abstraits par exemple, qui proposent des assemblages non figuratifs de couleurs. Ou encore à l’écoute de musique instrumentale.

La deuxième chose frappante est que nous cherchons, en certains cas au moins, dans nos expériences esthétiques, à ressentir des émotions que nous tentons d’éviter en réalité.

Nous allons ainsi au cinéma voir des films d’horreur qui nous font assister à des scènes auxquelles nous ne voudrions pas assister en réalité et nous payons même pour ressentir une émotion (l’effroi) – ou quelque chose s’en approchant – que nous ne voudrions jamais ressentir pour de vrai.

Il y a bien là, il me semble, quelque chose d’aussi énigmatique qu’une pomme qui tombe ou un enfant qui parle…

Ce que je viens d’esquisser s’appelle le paradoxe de la fiction et on a dépensé des trésors d’ingéniosité pour le cerner et le comprendre. Je n’entre pas ici dans ces méritoires efforts de réflexion, mais j’aimerais souligner que ce paradoxe nous indique une voie par laquelle on devrait aller pour dire pourquoi l’art nous semble important, dans la société en général et en éducation en particulier, une voie qui nous éloigne des usuelles invocations de rentabilité («le festival de ceci ou cela sera économiquement rentable»), mais qui nous rapproche de ce que l’art a de véritablement précieux et d’irremplaçable.

Art, société, éducation

Par le cinéma, par la littérature, par le théâtre, par l’art en général, ou du moins par le grand art, par ces exercices de l’imagination qu’ils nous proposent et dont nous raffolons, nous apprenons ce que cela fait d’être ceci ou cela, de ressentir telle ou telle chose. Nous élargissons d’autant notre connaissance de ce qui nous fait humains. En entrant dans la salle obscure, en ouvrant les pages d’un roman, nous nous perdons durant la durée du film ou de la lecture, et quand nous nous retrouvons, à la sortie de la salle ou en refermant le livre, il arrive que nous ne soyons plus tout à fait les mêmes.

Cosette nous montre ainsi – et on ne l’oublie plus – ce que c’est d’être une enfant maltraitée par des adultes; Jean Valjean nous apprend ce qu’est la rédemption; et ainsi de suite. Ces apprentissages sont riches et irremplaçables. J’y vois même une dimension politique dans le développement de l’empathie qu’ils permettent.

Ces idées sont aussi vieilles que le monde. À vrai dire, on en trouve déjà l’essentiel chez Aristote, qui méditait sur ce type de théâtre qu’est la tragédie. Dans une tragédie, disait-il, un homme bon et heureux connaît une suite de terribles malheurs. En assistant à son destin, nous ressentons simultanément de la pitié pour lui et de la peur, celle qu’on ressent en comprenant que cela pourrait nous arriver à nous aussi.

L’expérience vécue a alors une vertu non seulement intellectuelle, mais aussi thérapeutique, en ce qu’elle nous «purge» en quelque sorte de ces émotions. Le mot qu’Aristote emploie pour décrire cette expérience est «catharsis».

Il me semble que c’est dans cette direction – bien plus intéressante que «c’est rentable» ou «ça me plaît» – qu’il faudrait aller pour justifier la place qu’on fait collectivement à l’art, entre autres en éducation, où il fait trop souvent figure de parent pauvre.

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