Prise de tête

Un discours inaugural

Il existe dans le monde anglo-saxon une tradition qui consiste à demander à une personnalité de prononcer, au début de l’année académique et devant la communauté universitaire assemblée, un discours appelé inaugural.

Ce discours est l’occasion pour cette personne de parler d’éducation, de développer des idées à propos de l’université, de prodiguer conseils et encouragements et de partager des expériences personnelles – tranches de vie et humour souvent compris.

Certains de ces discours sont devenus fameux, par exemple celui que prononça John Stuart Mill à l’Université St-Andrews en 1867. Plus près de nous, Steve Jobs (Université Stanford, 2005) et J.K. Rowling (Université Harvard, 2008) ont livré des discours inauguraux stimulants et remarqués.

En ce début d’année universitaire, je me suis demandé ce que j’aurais aimé entendre dans un discours inaugural qui serait prononcé dans une université québécoise.

On y entendrait ceci – je vous laisse y ajouter conseils, tranches de vie et humour.

Précieuse université

Une université est, ou du moins devrait être, une institution où s’accomplit «la vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude» – pour reprendre les mots de Wilhelm von Humboldt (1767-1835). Elle est donc définie par les valeurs que cela implique, et qu’elle incarne dans des activités où se conjuguent de manière originale enseignement et recherche. Une mesure significative du degré d’avancement d’une civilisation se trouve dans le fait qu’elle permette à une telle institution d’exister et dans le degré de liberté qu’elle lui raccorde. Historiquement, cet idéal n’a jamais été pleinement réalisé, mais on s’en est plus ou moins approché, selon les cas.

Un des obstacles rencontrés est bien entendu qu’il arrive que les valeurs internes de l’université entrent en tension avec celles de la société qui l’abrite, d’autant que celle-ci a souvent envers elle des exigences qui peuvent entrer fortement en conflit avec les valeurs académiques de la recherche et de l’enseignement.

Quand cela arrive, il est du devoir de la communauté universitaire de réaffirmer et de préserver jalousement ce qui la définit. On a de bonnes raisons de penser que nous vivons un tel moment.

Périls 

Si on devait pointer la principale de ces menaces, on nommerait cette exigence de rentabilité économique, à court terme qui semble devenir hégémonique. Cela ne va pas sans heurter de plein fouet certaines des normes internes de l’université.

On assiste ainsi à un certain délaissement de l’enseignement, particulièrement au premier cycle, les professeurs se livrant plus volontiers à de la recherche subventionnée qui leur permet de se dégrever d’enseignement. C’est dangereux et déplorable.

C’est qu’une université, on l’a vu, veut conjuguer harmonieusement ses deux fonctions: sans l’enseignement, elle est un institut de recherche, et sans la recherche, elle est un centre de formation professionnelle.

Cette centration sur la recherche subventionnée comme seule avenue de vie intellectuelle est d’autant inquiétante que certains subventionnaires en viennent à vouloir déterminer les objets de recherche en exigeant des retombées immédiates et à vouloir s’en approprier les résultats, par exemple sous la forme de brevets, et aussi à contrôler leur diffusion. À ce propos, il faut s’inquiéter des coûts de plus en plus faramineux associés à la publication et à l’accès aux publications.

Un nouveau mode de gestion se met d’ailleurs en place, de plus en plus semblable à ce qui peut-être vaut pour une organisation, salaires et primes injustifiables compris, mais qui sied bien mal à une institution – ce qui nous dit peut-être que cette institution est en passe de devenir une organisation. Une anecdote me semble édifiante: on me rapporte le cas d’un administrateur accueillant cette année les nouveaux professeurs en leur disant que les deux plus grands ennemis de leur carrière sont l’enseignement et les services à la collectivité.

À la défense de l’université

Ce que l’université et la société espèrent aujourd’hui de chacun de vous qui composez la communauté universitaire, c’est que vous défendiez l’idée d’université, ses normes internes, ses valeurs propres, là et partout où elles sont menacées. Et cela sans oublier qu’elles le sont aussi de l’intérieur de l’université, lorsque des normes qui lui sont étrangères ou qui sont en tension avec les siennes propres, sont intériorisées par des membres de la communauté universitaire.

Il n’est pas difficile de donner des exemples de ce que cela peut signifier.

On devrait par exemple se porter à la défense de la recherche libre, là où elle est pertinente, et même réclamer le droit de ne pas faire de recherche subventionnée, encore moins sur commande. On devrait aussi défendre l’importance que certains se livrent à des travaux de synthèse normative plutôt qu’à des recherches pointues. Un choc des idées, parfois virulent, pourrait en résulter ici et là: il faudra alors rappeler que l’université est justement le lieu où peuvent et doivent avoir lieu de tels chocs des idées, de toutes les idées.

On devrait encore rappeler l’importance impossible à minorer de l’enseignement, y compris au premier cycle.

On devrait aussi rappeler avec force que subventionnée par la collectivité, l’université a le devoir d’entretenir des liens avec toutes ses composantes (et pas seulement ou prioritairement avec les milieux financiers ou d’affaires, par exemple) et qu’elle est vraiment démocratique à proportion qu’elle le fait.

On devrait enfin rappeler combien il est souhaitable pour ceux et celles qui le peuvent et en sont capables d’intervenir, où et comme ils le veulent, avec leur savoir, leurs compétences propres, dans les enjeux de société, et que cette part de leur travail devrait être reconnue à sa juste valeur dans l’évaluation de leurs réalisations.

La préservation d’une institution cruciale pour la vie démocratique et pour la vie des idées passe ces temps-ci par l’accomplissement de ces tâches et les universitaires sont les mieux placés pour les accomplir.

Ne pas le faire serait gravement démériter de la société qui permet à la communauté universitaire d’exister et de la «vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude».

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