Prise de tête

Rituels, calendriers et traditions

Noël, pour beaucoup de personnes, qu’elles soient croyantes ou non, est un moment fort de l’année.

C’est d’abord un point de repère avec lequel nous nous situons, nous, animaux qui avons tant besoin de tels ancrages pour nous repérer dans le temps: c’était à Noël il y a deux ans, dira-t-on; déjà Noël!; ce ne sera pas avant Noël; comme j’ai hâte à Noël; et ainsi de suite.

Mais Noël, c’est aussi un moment ritualisé, avec ses rencontres en famille, ses décorations, ses cadeaux, sa mythologie et tout le bataclan – et on sait à quel point nous sommes des animaux qui avons besoin, autant que de repères temporels, de tels rituels.

Noël, c’est enfin, bien entendu, du moins pour les chrétiens, le moment de célébrer la naissance du Christ, laquelle marque même l’an 0 de notre calendrier, ce qui représente le summum en matière d’ancrage temporel: c’est en fonction de ce moment privilégié, décisif, que tout le reste va se situer pour les croyantes et les croyants.

Rituels anciens et nouveaux

Si on m’accorde ce qui précède, ce qui ne devrait pas poser problème, on en viendra peut-être à se demander si certains rituels, certaines commémorations et même notre calendrier ne sont pas, à un titre ou à un autre, aliénants, oppressants, déplorables et ne mériteraient pas, pour cette raison, d’être abandonnés.

Abandonnés, mais aussi, tant notre besoin de ritualisation est grand, remplacés par d’autres rituels et d’autres ancrages temporels, plus conformes à certaines valeurs que l’on défend.

Prenez ce que nos voisins du Sud appellent la «guerre à Noël». Elle oppose des traditionalistes croyants qui défendent la représentation de la symbolique de Noël dans l’espace public à laquelle ils sont attachés, notamment en raison de la portée civilisationnelle qu’elle a à leurs yeux et de leur foi, à ceux qui veulent s’en distancer et souhaitent un espace public neutre.

Mais ceux qui ne sont pas attachés à cette symbolique veulent bien souvent la remplacer par autre chose, par un autre rituel. C’est ainsi que des humanistes, des athées et des laïcs célèbrent, autour du 25 décembre, la fête qui existait bien avant Noël, celle du solstice d’hiver qui annonce ce moment tant attendu du retour de la lumière et où le jour recommence à allonger.

Dans un film récent, une famille atypique américaine célèbre pour sa part le Noam Chomsky Day! Pas sûr que Chomsky apprécierait…

C’est encore ainsi que les humanistes, les laïcs, les athées ont imaginé toutes sortes de cérémonies et de rituels différents marquant des moments forts de nos existences qui méritent d’être soulignés en étant d’une manière ou d’une autre ritualisés: ils ont pour cela imaginé des cérémonies de naissance, de mariage, sans oublier des cérémonies funèbres humanistes. Toutes ces pratiques sont aujourd’hui de plus en plus connues et répandues.

Calendriers et vies exemplaires

Le calendrier lui-même a souvent fait l’objet de telles réappropriations.

L’islam a ainsi son propre calendrier, lunaire, qui compte 355 ou 354 jours et qui commence avec l’hégire, soit notre 16 juillet 622. J’écris ce texte le 18 novembre 2016, selon notre calendrier georgien; nous sommes, semble-t-il, le al-jum’a: 17, Safar 1438, selon le calendrier islamique.

L’importance sociale, politique, du calendrier, avec sa symbolique et tous ces moments qu’il marque et ritualise, est bien entendu immense. D’où cette tentation de réformateurs et de révolutionnaires, religieux ou autres, d’en produire un.

Lors de la Révolution française, les révolutionnaires ont ainsi, mais sans succès, proposé l’adoption d’un calendrier particulier, républicain. Les 12 mois portent des noms qui nous semblent bien étranges (comme ventôse, messidor, frimaire, et d’autres encore), tandis que les jours portent des noms de fruits, de légumes, d’animaux, etc. Nous sommes aujourd’hui le coing brumaire.

Un autre exemple? Le philosophe Auguste Comte est le fondateur d’une doctrine appelée «positivisme», qui défend, pour aller vite, la primauté de la science. Mais conscient de l’importance des rituels, de la symbolique, il finira par prôner une sorte de «religion de l’humanité» qui s’incarne entre autres dans un calendrier célébrant les grands hommes (et quelques femmes…). Il comporte 13 mois appelés, par exemple, Descartes, Shakespeare, Archimède, Dante ou Aristote et des jours appelés Condorcet, Mme de Lafayette, Newton, Mme de Staël, etc. Si je ne me trompe pas trop, nous sommes aujourd’hui le jour Guillaume le Taciturne du douzième mois de l’année, le mois Frédéric, qui est consacré à la politique moderne.

Ces exemples, par leur étrangeté, nous rappellent ce qu’on ne voit parfois plus sur ce qui nous est (trop) familier: les calendriers, avec les fêtes, les rituels et les symboliques qu’ils ponctuent et commandent, tout cela incarne des valeurs qui renvoient à un modèle de vie jugée bonne et souhaitable.

Voyons cela sur le 25 décembre. Selon le calendrier georgien, c’est Noël, et donc, pour les croyants, la naissance du Christ; c’est le Boërhaave du mois de Bichat (consacré à la science moderne) pour les positivistes; c’est le al-’ahad: 25 Rabi al-Awwal 1438 pour les musulmans; c’est le chien du mois de nivôse pour les républicains; et c’est peut-être, inspirés par un film, le Noam Chomsky Day pour certains.

Mais pour tout le monde, et comme tous les jours de l’année, c’est un bon moment pour se demander ce qu’est une vie bonne et les valeurs qu’elle incarne.

Il se trouve qu’il n’y a pas une si grande quantité de ces modèles exemplaires de vie bonne. Le saint, la sainte; le héros, l’héroïne; le sage, la sage; le militant, la militante en sont des exemples. Il y en a quelques autres.

Je vous laisse en trouver et penser à ce qui vous semble préférable et pourquoi, tout en vous souhaitant un très joyeux N… Pardon: un très beau jour du solstice d’hiver…

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