Prise de tête

L’effet Einstellung

Still a man hears what he wants to hear
And disregards the rest.
– Paul Simon, The Boxer

Il suivait son idée.
C’était une idée fixe et il était surpris de ne pas avancer.
-Jacques Prévert

Amusons-nous pour commencer

Voici trois cruches vides. Appelons-les A, B et C.
Et voici quelques problèmes à résoudre avec elles.

De petits problèmes amusants…

Je vous indique, dans l’ordre (A, B, C), la contenance de trois cruches; puis je vous donne (entre [ ]) une quantité de liquide à mesurer.

Allons-y.

(21, 127, 3; [100]); (14; 163; 25; [99]); (18; 43; 10; [5]);

(9; 42; 6; [21]); (20; 59; 4; [31]).

C’est un peu difficile au début, peut-être; mais vous allez vite découvrir qu’il suffit de faire: B – 2C – A pour obtenir la réponse. Ainsi: 127 – (2 x 3) – 21 = 100. Facile!

Un autre? (23; 49; 3; [20]); et encore un autre? (15; 39; 3; [18]).

Ce que vous avez devant vous est un célèbre et ancien test de psychologie – il date de 1942…

Ayant réussi à résoudre les cinq premiers problèmes, plus de 80% des sujets appliquent aussitôt la même recette aux deux autres problèmes… alors qu’il suffit de faire 23 – 3 = 20 dans le premier cas, et 15 + 3 = 18 dans le deuxième!

Le phénomène est appelé l’effet Einstellung, ou effet (pré)réglage.

… qui donnent à penser…

Il n’est pas interdit de l’interpréter à peu près comme ceci: ayant adopté une vision des choses, une manière de penser, une stratégie, l’on s’y rabat devant toute nouvelle donnée, tout nouveau problème, que l’on interprète (et résout) à l’aide de ce prisme, de ce schéma (pré)réglé.

On l’aura compris: on court alors un grand risque. Celui de devenir littéralement aveugle à ce qui pourrait s’opposer à notre schéma, à notre vision des choses, qui pourrait donc bien ne pas la conforter, mais être vrai, ou partiellement vrai.

D’ailleurs, et ce n’est finalement pas trop étonnant, on a constaté cet aveuglement chez des joueurs d’échecs, de diverses forces, incapables de voir, littéralement et faute d’y porter les yeux, qu’il existe une solution plus simple et demandant moins de coups que celle à laquelle ils sont habitués, qu’ils appliquent immédiatement!

… aux médias sociaux

Pensez à présent aux médias sociaux.

Pensez aux déplorables comportements que l’on y observe parfois – les miens, ceux des autres, les vôtres aussi, peut-être.

Pensez encore à cette masse d’informations qui passent devant nos yeux et que l’on retweete, que l’on partage ou que l’on commente parfois instantanément, ou presque.

Une récente étude du MIT, parue dans Nature, nous mettait en garde contre ceci que le faux, dans ce monde virtuel, se propage plus rapidement et plus largement que le vrai, toutes catégories d’informations confondues (et plus encore pour le faux concernant le politique…), et que ce ne sont pas les robots mais les humains qui en sont la cause (on pourra lire cet article ici: [goo.gl/r3KSgi]). On se demande comment expliquer cela et on a bien entendu des éléments de réponse. Je résisterai à la tentation de me risquer sur ce terrain.

Mais je pense tout de même que ces nouveaux modes de communication et de diffusion d’information sont un terrain particulièrement fertile pour observer en action l’effet Einstellung – et que cela n’est pas une bonne nouvelle ni pour la pensée critique ni pour la conversation démocratique.

Tel, défendant la laïcité républicaine, juge d’emblée coupable de complicité religieuse tel texte qui critique cette laïcité et il ne le lit, s’il le lit, que pour se conforter dans son opinion.

Tel autre, communautarien…

Je vous laisse poursuivre, et sans doute vous remémorer des échanges – voire vos propres comportements… – sur Facebook ou sur Twitter…

On jurerait alors que l’on n’a plus d’idées, mais que ce sont elles qui nous ont. Ou bien que ce que l’on a en guise d’idées, ce sont des réflexes. Que l’on connaît d’avance la conclusion. Que l’on n’a rien à apprendre.

Une minute de réflexion, parfois, suffirait à dissiper cette illusion, à rappeler qu’il est impossible que quelqu’un, même vous, détienne toute la vérité sur des sujets aussi complexes et polémiques comme ceux dont on débat typiquement et qui portent de vastes enjeux sociaux, économiques, politiques. Une simple minute pour se rappeler que l’on pourrait bien, après tout, apprendre quelque chose de qui ne pense pas comme nous.

Ce moment d’attente, sans céder au réflexe de réagir aussitôt, ce moment par lequel la réflexion peut commencer, c’était pour le vieux Kant la condition indispensable de l’éducation des enfants. «On envoie tout d’abord les enfants à l’école, disait-il, non dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ponctuellement ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils puissent ne pas mettre réellement et sur-le-champ leurs idées à exécution.»

Il n’est pas interdit de penser que la leçon vaut aussi pour les adultes, quand ils vont sur les médias sociaux…

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