Prise de tête

Bon anniversaire, le Barbu!

C’est cette année le 200e anniversaire de Karl Marx, né en 1818 et mort en 1883. Il y a tant de penseurs, de militants, de politiciens et même de gens de toutes sortes, parfois infréquentables, qui se sont réclamés de lui qu’il est difficile d’en parler sereinement ou objectivement. On risque cependant alors d’oublier de le relire et de constater qu’il a aussi été un important et fort brillant philosophe dont nous sommes tous plus ou moins tributaires sur certains plans.

Prenez par exemple ce concept d’idéologie qu’il développe. Pour le dire vite: il existe dans toute société des ensembles d’idées qui tendent à faire système et qui sont à la fois le reflet, mais aussi, très subtilement, le masque des conditions économiques de cette société. Incontournable…

Je propose de nous pencher sur un concept moins connu, mais fort intéressant et stimulant: le fétichisme de la marchandise.

Nous savons tous ce qu’est un fétiche: c’est un objet (il peut s’agir d’une personne, mais typiquement, il s’agit d’une communauté tout entière) dont on pense qu’il possède des propriétés extraordinaires, divines ou surnaturelles.

Ce concept a d’abord été employé par des ethnologues pour désigner des objets utilisés dans diverses pratiques des peuples dits prémodernes. Une statue, mais aussi un bâton, un collier et une infinité d’autres objets peuvent être des fétiches et servir à d’innombrables fins dans le cadre de pratiques sociales, souvent ritualisées.

Voyez ce sorcier qui agite cette statuette au-dessus du ventre de ce malade: tous deux pensent qu’elle pourra le guérir. La statuette n’est pas une simple pièce de bois sculptée: elle est un fétiche, doté de pouvoirs extraordinaires, et elle en est sans doute devenue un par quelque cérémonial.

Marx va appliquer quelque chose de semblable non pas aux sociétés prémodernes, mais bien à la société capitaliste qu’il décrit, et qui reste pour l’essentiel la nôtre.

Il semblera à première vue étrange de parler de cette sorte de pensée magique, de mystification investissant un objet d’obscurs pouvoirs que décrivent les ethnologues pour parler des marchandises qu’on rencontre dans notre monde, et notamment au supermarché.

Que veut dire Marx, exactement?

Je suggère que le concept est au mieux compris comme désignant simultanément trois opérations: occulter; étalonner; mythifier.

Occulter. Une marchandise est le résultat du travail humain qui la produit, et c’est d’abord cela qu’on va cacher. Les questions ne se posent en effet jamais ou presque: quelle somme de travail et quels travailleurs ont investi leurs temps, leurs énergies, leur ingéniosité dans cette marchandise? Qui, par exemple, a planté ces légumes du supermarché? Qui les a récoltés? Par quelles mains sont-ils passés pour parvenir jusqu’ici? Dans quelles conditions travaillent tous ces gens? Qui tire profit de ce travail? Tout cela est (presque magiquement) effacé dans l’apparition de la marchandise, tout ce qui rappellerait aux humains que ce monde d’objets est le produit de leur travail (mieux: de leur travail exploité) est gommé. Il n’est pas interdit d’y voir là une des clés qui explique pourquoi on parle tant du consommateur et si peu du citoyen… On ajouterait de nos jours que, par le même procédé, on ne se soucie guère, non plus, de ce qu’il advient de ce qui, une fois consommé, est jeté. Par exemple de ces téléphones portables, jetables et jetés.

Étalonner. Ce monde de marchandises, ainsi devenu en quelque sorte indépendant du travail humain par lequel il existe, prend ensuite la seule forme d’existence possible dans le monde capitaliste: il devient un élément possible d’échange, comme l’est au demeurant le travail lui-même. Chacun de ces éléments peut être ramené à ce qui médiatise ces échanges entre eux: l’argent; et bientôt les êtres humains n’entrent plus en relations concrètes les uns avec les autres, mais par ces relations abstraites d’échange de marchandises, qui sont étalonnées par l’intermédiaire universel qu’est l’argent. Ces rapports entre des choses occultent les rapports entre les êtres humains. Le capitalisme, pense Marx, ambitionne de tout faire entrer dans ce système de relations.

Mythifier. Les marchandises sont alors prêtes pour que s’accomplisse la dernière opération par laquelle elles seront dotées de toutes sortes de propriétés plus fantastiques les unes que les autres. Des experts s’en chargent. Nombre d’entre eux s’appellent aujourd’hui publicistes, conseillers en images, en relations publiques…

En bout de piste, on n’est pas si loin de la statuette du sorcier, finalement…

À quoi ressemble un être humain au milieu de ces relations mystifiantes? Marx, on le sait, le décrit comme aliéné, trompé et coupé de lui-même. Et qu’en est-il de l’homme Marx lui-même?

Ses filles ont recueilli les réponses de leur père à un jeu appelé Confessions, que Marcel Proust rendra populaire.

Les voici:

Votre vertu préférée: La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme: La force
Votre vertu préférée chez une femme: La faiblesse
Votre trait caractéristique principal: La ténacité
Votre idée du bonheur: Combattre
Votre idée du malheur: La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus: La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus: La servilité
Votre aversion: Martin Tupper
Occupation favorite: Dévorer des livres
Poète favori: Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori: Spartacus, Kepler
Héroïne favorite: Marguerite
Fleur favorite: Le Daphné
Couleur favorite: Le rouge
Nom favori: Laura, Jenny
Plat favori: Le poisson
Maxime favorite: Nihil humani a me alienum puto (rien de ce qui est humain ne m’est étranger)
Devise favorite: De omnibus dubitandum (douter de toute chose)

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