Roulette russe

#JeSuisMenteur

On me traite souvent de diplomate. Ça vient autant de mon entourage que de mes collègues ou de personnes inconnues. C’est juste que je suis une personne gentille qui n’aime pas blesser les autres. Je n’aime pas mentir non plus, je déteste en fait, et la diplomatie me permet d’éviter de dire des choses blessantes sans avoir à mentir. Ça me force à trouver les bons mots.

Je crois avoir menti qu’une seule fois à mon ex, pendant les près de trois ans de notre relation. Et c’était assez banal: faire semblant d’avoir apprécié le lunch qu’elle m’avait préparé alors que je ne l’avais pas mangé. C’était aussi niaiseux que con.

Même dans les formulaires de sites Internet, comme Facebook, j’ai de la misère à mentir. Je mets ma vraie date de naissance ou je ne mets rien. Je ne suis pas très bon pour bluffer au poker non plus. Ça me fait mal, mentir. Je suis un gros calinours et je l’assume.

Je suis donc fasciné par les menteurs. Comment font-ils pour dormir? Comment font-ils pour endurer leurs remords? Comment font-ils pour être fiers d’eux? Surtout quand ton mensonge nuit à d’autres personnes. Comment peux-tu regarder quelqu’un dans les yeux après?

Candidement, l’ancien chef de la police de Québec, Normand Bergeron, a déclaré au Journal de Québec, en juin, qu’il a menti. Il a faussement accusé les punks et les anarchistes d’être responsables de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1996, qui avait mené, entre autres, à du vandalisme sur le parlement.

J’ai l’impression d’être le seul à trouver ça scandaleux. Il y a deux éléments qui me choquent. Premièrement, faussement accuser un groupe social. Ensuite, la banalité avec laquelle il semble avoir raconté ça.

Nicolas Lefebvre-Legault fait partie de ceux qui ont injustement été pointés du doigt, à l’époque. Il était du zine Démanarchie, source du débordement de l’époque, selon l’ex-chef de police. Lui, ça lui a fait du bien de lire ça. Ça faisait 20 ans qu’il disait que la police les avait injustement accusés. «On n’était pas fous! s’exclame-t-il. La police avait mal fait son travail et l’émeute avait dégénéré.»

Le militant rappelle que c’était avant la formation d’unités «antiémeutes». La police n’était pas très bonne encore pour casser les manifestations. Le poivre de cayenne et les bombes lacrymogènes étaient rarement utilisés. Ils ont, depuis, acquis ce qu’on pourrait qualifier une expertise.

Aussi, à cette époque, les partys de la Saint-Jean-Baptiste se terminaient tôt et les gens avaient encore envie de faire la fête passé minuit. La police, elle, ne voulait pas. Enlevez la bière à n’importe quelle personne saoule et voyez sa réaction. Multipliez maintenant par centaines. Casser le party de milliers de personnes risque toujours de virer en émeute. Que tu sois à place d’Youville ou au Beachclub. Punks ou pas. Amateurs du Canadien ou pas.

«Il y a eu des injustices, raconte l’anarchiste, mais il n’y a pas eu de mort. C’est, somme toute, bénin.» Les conséquences sont peut-être minimes, mais un important principe a été bafoué, par une personne qui exerce un grand pouvoir et qui, normalement, doit servir tous les citoyens.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, la Ville de Québec nettoyait son centre-ville. Elle travaillait fort pour tasser les jeunes marginaux de place d’Youville. Les tensions avec la police avaient déjà généré quelques émeutes dans le Vieux-Québec et ça faisait quelques Saint-Jean-Baptiste que ça explosait.

Là, le parlement avait été touché. Des magasins avaient été saccagés et pillés. Il fallait qu’il y ait un coupable.

Si Normand Bergeron avait faussement accusé des Noirs ou des étudiants de la faculté de médecine, mettons, ça n’aurait sûrement pas passé inaperçu. Mais les punks, les anars, les itinérants, on peut leur cracher dessus. Particulièrement à Québec.

Tout le monde passe tellement son temps à mentir que c’est rendu tristement banal. Pas juste vous et moi, avec des mensonges anodins. Le pouvoir est rempli de révoltants exemples: commission Gomery, commission Charbonneau, Colin Powell en 2003. La série House of Cards se surpasse pour alimenter ce cynisme. On s’étonne maintenant quand un politicien tient une promesse.

Nous sommes tellement habitués de nous faire dire n’importe quoi que lorsque nous confirmons un mensonge, on hausse les épaules. Et encore, seulement si on se sent visé. On a l’indignation sélective en plus.

On ment pour faussement sauver son honneur. On ment pour cacher nos faiblesses. On ment pour acquérir un fragile pouvoir. On ment aussi pour rester chez soi au lieu d’aller souper chez la famille. On ment pour son petit confort. Suis-je le seul à trouver tout ça tellement lourd?

Je préfère la candeur à la méfiance. La liberté est innocente.

Mais ça a l’air que la médiocrité est plus réconfortante.