Roulette russe

Comme un animal blessé

Avance, recule. Avance et recule encore. La pauvre madame essayait de faire demi-tour sur la 3e Avenue, elle essayait de faire vite, mais dans sa précipitation, elle ne faisait que s’empêtrer avec des mouvements inefficaces.

Tout ça pour rattraper la 5e Rue qu’elle venait de manquer. Aucun doute, cette femme ignorait qu’avec les rues en quadrilatère de Limoilou, prendre la 6e Rue et revenir via la 2e Avenue aurait été beaucoup plus simple et plus rapide, et sans bloquer la circulation.

Ce qu’elle a fait n’était vraiment pas le plus rapide, ni le plus efficace, mais dans l’ignorance, sans la vue d’ensemble, la manœuvre lui semblait tout à fait logique.

Nous prenons souvent des décisions similaires. Des décisions précipitées et réactives, parfois dans la panique. Parce qu’on se sent pris au piège. Ou pire, blessé.

La blessure est souvent psychologique. On dénombre de plus en plus de burn-out, par exemple. Ça peut aussi toucher notre orgueil. Un manque de liberté ou de capacité d’action ou la sensation d’un étau autour de notre vie. C’est le vide ou l’absence d’un sens à notre vie. Une sensation d’échapper le bonheur. Ou de se sentir seul.

Beaucoup de gens ont l’impression d’étouffer. Plusieurs tentent de faire croire que ce sont les taxes et les impôts qui les étouffent. Sinon l’immigration ou les accommodements raisonnables. Ou les féministes. Ou les cyclistes. À moins que ça ne soit l’absence d’un troisième lien entre Québec et Lévis.

Nous réagissons comme un animal blessé, avec une certaine rage, avec un instinct de survie, irrité et hérissé, exacerbé et énervé. Blessé par la société.

L’animal blessé ne comprend pas nécessairement la source de sa blessure et il ne saura pas nécessairement contre quoi il doit se défendre. L’animal blessé devient hargneux envers tout ce qui ressemble à une attaque et griffe tout ce qui semble lui en vouloir. Un instinct de survie.

J’ai parfois l’impression de vivre dans une société blessée, ou composée de nombreuses personnes blessées, ou qui se sentent piégées.

Après tout, on ne trouvera jamais le sens de la vie dans notre nouvelle voiture ni dans notre nouveau téléphone cellulaire. La publicité nous promet le contraire, mais c’est un leurre et nous mordons à l’hameçon avec un grand sourire.

Selfie en prime pour immortaliser le bonheur sur Instagram.

C’est comme si au lieu d’écouter notre envie de changer de ville, on ne faisait que repeinturer notre salon.

Dans un récent sondage, publié en mai, on a demandé quel parti semblait le mieux placé pour diminuer les impôts. Depuis quand diminuer les impôts est un projet de société?

Selon le sociologue Philippe Corcuff, que j’ai récemment interviewé, plusieurs blessures viennent des promesses que ne peut tenir le capitalisme ou le néolibéralisme.

Depuis les années 1980, le néolibéralisme a fait croire que libérer les plus riches aiderait les plus pauvres, mais le fossé ne fait que se creuser davantage entre les plus riches et les plus pauvres.

Nous sommes plusieurs en mode survivance. Malheureux au boulot et en amour, endettés, avec des choix politiques la plupart du temps déprimants, encouragés à toujours être de plus en plus perfomants, comme si le bonheur et l’épanouissement étaient des synonymes qui se cachaient dans l’efficacité.

Les études montrent que le climat va mal et va nous faire mal. Les terroristes ont réussi à nous faire peur – surtout à ceux et celles qui se croyaient en sécurité. Des gens qui en arrachent ne comprennent pas pourquoi leur vie serait privilégiée par rapport aux minorités.

Des gens craquent, paniquent et essaient donc de faire demi-tour sur la 3e Avenue, même si ça coupe tout le monde qui essaie de circuler. La frustration prend le dessus.

Devant cette pression sociale qui est bien là, devant ces fractures sociales, même, des gens nous disent que ce qu’il faut, c’est payer moins d’impôts. La grande solution est là, payer moins d’impôts.

C’est un appel de détresse, comme les propos derrière La Meute ou les masculinistes. C’est un «fichez-moi la paix, chu pu capable!» Les gens ne veulent pas tant payer moins d’impôts, ils veulent moins de pression et celle-ci est facile à cibler.

Quand on a mal, on veut juste la paix. Payer moins d’impôts est un réflexe, pas une réflexion. C’est une fuite, pas une solution. C’est comme un dégagement au hockey – faire descendre la pression le temps de reprendre son souffle.

Des fois, ça aide, mais parfois, on fait juste passer notre temps à faire des dégagements et on ne reprend jamais son souffle.

Les entreprises se désengagent de plus en plus de leurs responsabilités sociales, en payant moins d’impôts, en cotisant moins aux régimes de retraite, en refilant la facture environnementale à la société, voire en refilant carrément leurs pertes.

La liberté se cache plus dans notre capacité d’influencer la société que dans notre pouvoir d’achat – un pouvoir inventé par ceux et celles qui nous vendent des choses, quand on y pense. Mais en étant de plus en plus éloigné des lieux de décisions, en devenant plus une statistique dans la masse qu’un acteur dans une communauté, le pouvoir d’agir devient une illusion. On développe alors un sentiment d’impuissance.

Une partie de la droite et de l’extrême droite joue beaucoup sur ces blessures. Elle pige dans l’aigreur de ne pas être pris en considération. Elle souligne les traumatismes pour inviter à réagir – mais sans réfléchir. Elle ne promet pas réellement de solutions, encore moins aux gens de s’émanciper. Elle pointe du doigt.

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