Roulette russe

Le bon vote

Depuis le 1er octobre, cette expression revient sous différentes formes et sous-entend que certaines personnes ont gagné leurs élections et d’autres les ont perdues.

Si je comprends qu’on peut avoir l’impression de gagner quand la personne pour qui on a milité devient députée, je saisis moins bien tout le reste. Je trouve ça triste comme façon de voir la politique ou la dynamique de l’Assemblée nationale.

Par exemple, je lisais le commentaire d’un élu de la Côte-Nord qui se plaignait que sa circonscription n’avait pas, «encore une fois», «voté du bon bord», c’est-à-dire du côté du parti qui formera le gouvernement.

Même Sébastien Bovet, le journaliste de Radio-Canada, a lâché quelques fois cette expression en parlant d’une circonscription habituellement «baromètre», c’est-à-dire qu’au gré des changements de gouvernements, la ou le député élu est du parti formant le gouvernement. Mais pas cette année, car cette circonscription a «voté du mauvais bord». Il me semble même l’avoir entendu dire que cette année, la circonscription s’était «trompée»!

Mais qu’est-ce que voter du bon bord? Comment peut-on se tromper en votant?

Il ne faut pas oublier que notre système parlementaire a cette particularité de permettre à des gens de «gagner» même si la majorité des gens n’ont pas voté pour eux.

Prenons le cas de cette circonscription baromètre de Laval-des-Rapides. Le candidat libéral Saul Polo a «gagné» avec seulement 31,5% des votes. On comprend donc que 68,5% des gens, donc une bonne majorité, ne voulaient pas de lui. Quel est le «bon bord»? Celui du gagnant ou celui de la majorité?

Normalement, nous voterions pour nos convictions, en espérant qu’une majorité de gens partagent nos convictions, permettant alors à un parti qui partage nos valeurs de former le gouvernement. À partir du moment que nous votons pour nos propres valeurs, perdons-nous vraiment même si le parti que nous avons voulu encourager ne prend pas le pouvoir?

Traitez-moi d’idéaliste si vous voulez – surtout que je ne vois pas ça comme une insulte –, mais sacrifier ses convictions juste pour accéder au pouvoir me semble bien plus «loser» que ne pas avoir le «pouvoir».

Entre être au pouvoir avec des gens avec qui je ne partage pas les idées ou être dans l’opposition (à l’Assemblée ou dans la rue) avec des gens qui partagent mes valeurs, le choix me semble facile. Pour moi, c’est être avec ceux et celles qui partagent mes idées.

Je me suis toujours méfié des gens qui veulent le pouvoir pour le simple plaisir d’avoir le pouvoir. Le pouvoir a toujours l’air d’être un lieu de liberté et de contrôle, alors qu’en fait, il est difficile d’être plus libre qu’une personne incognito sans aucune responsabilité.

Le pouvoir vient avec une si grande responsabilité, avec une si grosse structure, avec de si grands devoirs qu’il est loin d’être un lieu de réel contrôle. Tu peux certes prendre des décisions, tu as beaucoup d’influence, mais tu vas vite te rendre compte que tes décisions ont des impacts sur bien des gens, et ça, ça met de la pression! Plus encore, ce «pouvoir» ne vient pas du ciel et n’est pas un cadeau, il est prêté pour un moment déterminé. On ne gagne pas le pouvoir, on se le voit confié. Le pouvoir n’appartient à aucun parti ni à aucun élu, ministre ou premier ministre. Ni à la reine.

Malgré tout le cynisme que vous avez peut-être pour le système parlementaire ou vos critiques pour ses très nombreux défauts, et malgré le pouvoir monarchique théorique. Malgré toute l’influence des multinationales et des lobbyings économiques. Malgré la rigidité du système et le peu d’ouverture à la divergence. Malgré le poids de la norme. Ultimement, il demeure que le pouvoir appartient au peuple.

Si les gens, pour une raison inimaginable aujourd’hui, se tannent de Facebook, ce géant du web va tomber. Si la majorité de la population investissait réellement les instances démocratiques qui existent en dehors des élections, plusieurs décisions gouvernementales seraient différentes. Si la majorité de la population arrêtait d’acheter des voitures, le gouvernement et les promoteurs immobiliers changeraient leur façon de concevoir l’urbanisme (et le débat du troisième lien tomberait à l’eau).

Plein d’éléments viennent influencer les débats et l’opinion publique. Je ne veux pas faire comme si je ne les connaissais pas. Clairement, des organismes comme Greenpeace ou Accès transports viables n’ont pas les mêmes moyens pour débattre que l’industrie automobile. Évidemment que la finance et les banques ont plus de tribunes et d’influence que les organismes communautaires. Ceux et celles qui luttent pour un contrôle des armes à feu n’ont vraiment pas les mêmes moyens que les entreprises qui font des millions avec les armes. Je pourrais nommer des dizaines d’exemples du genre.

Le débat n’est pas équilibré et ne se fait pas avec les mêmes outils, avec les mêmes tribunes, avec les mêmes forces. C’est dur de se tenir debout souvent, dans cette dynamique. La pente est parfois raide, le vent est parfois vigoureux. La résistance n’est pas facile.

Néanmoins, des changements sociaux peuvent s’imposer au «pouvoir» lorsqu’une bonne partie de la population adopte une idée, une valeur. Ou du moins, ne trouve pas ça niaiseux. Le gouvernement n’est pas une finalité, il est un outil parmi d’autres, un gros outil, mais pas le seul levier.

On a un premier ministre qui ne s’affiche pas du tout féministe, mais qui a quand même formé un gouvernement paritaire. En 2015, Trudeau a justifié sa motivation. En 2018, Legault aurait dû justifier de ne pas le faire. L’éducation populaire est parfois une force lente, mais elle est une force difficile à tasser.

Voter pour le bon bord, selon moi, ne peut se faire qu’en votant pour ses convictions, même si ça peut vouloir dire de ne pas aller voter.

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