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Roulette russe

Bienveillance et frustration

Le mot de l’année 2018 selon le Petit Robert est «bienveillance». Un mot choisi par des internautes. Je dois bien admettre que je n’aurais pas pensé à ce mot pour résumer l’année qui vient de se terminer.

Sans retranscrire toute la définition du mot, notons «sentiment par lequel on veut du bien à quelqu’un» ou encore «disposition favorable envers autrui». On pourrait aussi parler d’altruisme, de bonté ou d’indulgence.

C’est à se demander si les gens ont choisi un mot qui a réellement résumé la dernière année ou si c’était un souhait pour 2019.

Un peu partout dans le monde, des partis se font élire avec des politiques discriminatoires ou en surfant sur les frustrations et les peurs. Des gouvernements adoptent des politiques qui vont à l’opposé de la bienveillance, des lois ou des programmes qui ne sont pas «favorables envers autrui».

Bien avant les gilets jaunes en France, on a vu plusieurs mouvements s’organiser, comme les Indignés, Occupy Wall Street, le Printemps arabe, Idle No More, Black Lives Matter et même, dans une certaine mesure, le Printemps érable.

À tout ça, j’ajouterais aussi Agressions non dénoncées et MeToo, les débats autour de l’appropriation culturelle et la montée de groupes anti-immigration comme La Meute.

Peu importe la lunette avec laquelle on regarde ces manifestations, et même si les revendications ne se rejoignent pas toujours ou sont parfois incompatibles, c’est l’indignation qui les alimente. Une indignation devant le manque de bienveillance des gouvernements et des élites.

Il y a une colère, qui est de moins en moins sourde et qui semble toucher presque tous les milieux sociaux et culturels.

Cette colère, elle se ressent sur les réseaux sociaux, aussi. Elle se voit dans les folies du Black Friday. Elle se dévoile dans un individualisme qui augmente. On se replie quand on se sent attaqué et on éclate quand on se sent sous pression.

Il est vrai qu’il y a aussi une forme de bienveillance qui ressort de cette indignation. Il y a un mouvement qui en appelle à l’ouverture, au respect, à la solidarité, au «vivre-ensemble». Mais la colère se fait encore plus entendre que l’amour.

Je suis bien franchement dans l’équipe de l’amour et de l’altruisme. La violence n’est jamais gratuite. Elle fait toujours mal, elle a toujours des conséquences insoupçonnées, elle frappe souvent des personnes qui n’ont rien à voir avec cette colère, aussi légitime soit-elle.

Mais même si je ne mettrai jamais le feu à une voiture, même si je ne péterai jamais une vitrine, même si je ne lancerai jamais de roches sur quelqu’un, je comprends que des gens puissent péter un plomb. Quand personne ne nous écoute, quand l’autorité nous méprise, quand nos peurs sont ridiculisées, l’envie de crier est compréhensible.

Ça me rappelle une petite bande dessinée. Une strip de quatre cases. Tout juste cinq phylactères. Simple, mais qui résume si bien cette lourde tendance à individualiser des problèmes sociaux et politiques.

Dans la première case, un patron explique que le bonheur des employé.e.s est en tête des valeurs de l’entreprise. «Êtes-vous heureux?», demande le patron. «Non», répond l’employé. Le patron inscrit alors une note à son dossier: «L’employé n’atteint pas ses objectifs.»

Bien des gens qui ont un pouvoir social, politique ou économique tentent de faire croire que les solutions sont individuelles plutôt que collectives.

Tous les impacts des changements climatiques ne pourront être absorbés par des gestes individuels, il faudra une réponse sociale – la majorité des gens ne changeront pas leurs habitudes si cela signifie être à contre-courant de la société.

La pauvreté ne disparaîtra jamais avec la charité, mais plutôt par des gestes politiques – le salaire minimum ne permet pas de sortir de la pauvreté, mais on dit aux gens que c’est de leur faute s’ils ont de la misère à payer leurs factures.

Le racisme, le sexisme, la grossophobie, le colonialisme, le capacitisme, tout ça repose sur des obstacles sociaux et non sur un manque d’initiatives personnelles. Pour une personne qui passe à travers l’étau, combien restent coincées, malgré leurs efforts?

Je ne me questionne pas tant sur les raisons qui incitent les Français.e.s à bloquer des carrefours giratoires, sur la peur du voile par des gens qui cherchent leur place, la colère des femmes devant la culture du viol ou le cynisme des personnes en situation de pauvreté, mais plutôt sur la façon dont les gouvernements répondent à ces frustrations et tendent ou non l’oreille.

Comment transformer cette colère en bienveillance? Comment puiser dans cette colère pour transformer notre société? La source de ces colères est dans notre façon de vivre, dans nos choix politiques.

Les réponses politiques des dernières années sont aussi efficaces que l’étaient les saignées au Moyen-Âge. La première saignée n’a pas marché? On en fait une autre! Les rares fois qu’une personne allait mieux après relevaient bien plus du hasard que du «traitement médical».

Toutes ces colères ne sont pas le fruit de crises individuelles. Elles sont les reflets d’une crise sociale.

La bienveillance ne résume peut-être pas 2018, mais elle est peut-être l’une des réponses à tout ce qu’on a vu l’année dernière.

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