Sale temps pour sortir

À quoi sert la musique classique?

Le fait de signer une chronique dans un magazine culturel constitue, ma foi, une toute légère imposture. Je n’en suis pas fière du tout, mais je me dois d’être transparente avec vous: je suis une très mauvaise cliente de «produits» culturels. Je consomme de la culture, je persiste à consommer de la culture, mais je suis difficile. Ce n’est pas de ma faute, j’ai quelques tares congénitales qui me handicapent sérieusement de ce côté-là. Au berceau, les fées m’ont donné quelques qualités, mais elles ont carrément oublié de me donner la moindre patience. Si bien que je trouve presque tout toujours trop long. En plus, je suis grande et j’ai, au théâtre, par exemple, toujours les genoux dans le front. Inconfortable, impatiente, je deviens intolérante – et intolérable pour les rares téméraires qui s’aventurent encore avec moi dans des salles obscures. Deux fois sur trois, je pars avant la fin du spectacle.

En plus, et je ne sais pas d’où ça me vient, je suis hyper critique. Et comme je suis hyper transparente, j’en parle de façon tout à fait imprudente. Ce qui me vaut, dans notre société culturellement consensuelle, des regards de désapprobation qui me font me sentir totalement inadéquate.

Vous avez adoré Mommy? Moi, j’ai trouvé ça criard et long. J’aime bien le personnage de Dolan, mais son œuvre… moins. Et quand j’ose le dire en public… Ouf! Le soir de la première à la Place des Arts, tout le monde était debout et applaudissait le génie. Tout le monde en larmes. Je suis restée assise. La dame à côté de moi m’a regardée avec un dégoût qui me donne encore le frisson.

Vous avez capoté sur la dernière pièce de Robert Lepage? Moi, ça m’a ennuyée. J’en ai parlé dans des cercles d’intellos que je fréquente tout de même; eux, ils ont tous adoré. On m’a pratiquement lancé des tomates quand j’ai dit que si j’avais pu m’extirper de mon siège inconfortable, je serais partie avant la fin. Vous avez tous beaucoup aimé Arcade Fire? Moi, c’est un groupe qui m’ennuie incommensurablement. Bref, je suis sans doute un peu déficiente et je ne saisis pas votre enthousiasme en beaucoup de choses, mais je suis une consommatrice insatiable et discrète de musique classique. J’y vais seule le plus souvent; écouter un concerto de Bach ou de Beethoven, les nocturnes de Chopin, des requiem, des messes. J’aime particulièrement la musique baroque. Les petits ensembles, les concerts dans les églises. Et récemment, j’ai compris pourquoi. La musique agit sur moi comme le bruit d’une rivière qui vous lave les neurones, comme la petite madeleine de Proust dont le goût évoque un passé révolu, mais toujours présent dans cette mémoire qui ne finit plus de se souvenir toujours.

La musique déclenche en moi un show de diapositives, des scènes parfois très vieilles ou assez récentes, mais l’émotion qu’elle suscite me permet de divaguer dans ma mémoire, de régler des dossiers. La fugue, la cantate ou l’opéra m’enveloppent vers l’intérieur, me permettent de télescoper le temps. Ce temps, et ce rapport de l’homme au temps qui me fascine. En cette nouvelle année toute fraîche, c’est un constat qui m’habite: on n’échappe pas au passé. On boit du champagne en pensant s’émanciper des lourdeurs d’hier et pourtant, si «tout le monde est malheureux tout le temps», c’est qu’on n’a pas encore inventé la gomme à effacer le passé qui s’englue dans nos jours.

Noël est une époque faste pour l’amatrice de concerts baroques que je suis, et pendant décembre et toutes ces périodes d’écoute, ça m’est venu, cette évidence, une lapalissade peut-être, mais tout de même. J’ai passé en revue dans ma tête toutes ces scènes où des gens que j’aime m’ont parlé de leurs peines – et Dieu sait que l’homme est doué pour souffrir. C’est dommage. La vie est si courte et le temps s’effiloche si vite, même s’il ne s’estompe pas. En écoutant le concerto no 4 de Beethoven, j’ai revu cet ami dans ma tête. La scène où ce très grand garçon qui approche de la cinquantaine s’effondre en larmes après quelques verres de vin en me demandant candidement si on peut guérir de son enfance. Peut-on guérir de son enfance? Humblement, je dirais non. Je ne crois pas. On la porte en bandoulière. Le sac peut être plus ou moins lourd.

Un autre concert et l’image de cet autre grand garçon qui ressurgit, cette confidence alors que je lui demandais pourquoi il était si prompt à réagir au propos d’untel. S’il a tant de difficulté à supporter ce collègue, c’est que le collègue en question lui rappelle son père autoritaire et colérique. Ce père est mort, mais l’anxiété a survécu, vivante, envahissante. Il déteste les gens autoritaires, il abhorre les confrontations. Il fait tout pour les éviter et ç’a guidé plein de décisions qui s’articulent au présent. Il a pourtant fait le plein de thérapie, cet ami, il comprend le mécanisme qui déclenche l’anxiété, il arrive à la contrôler, mais de là à l’effacer…

Ce que j’aime surtout, c’est qu’au bout d’un moment, quand j’ai rangé mes souvenirs par couleur, par grandeur, mon cerveau s’apaise, tout propre qu’il est, et le silence dans ma tête peut laisser un peu de place au sublime; m’élever au-dessus de mes peines, de mes joies, de mon passé et de mon présent, me permettre de m’oublier, quelques instants.

Bon. Je vous laisse. Je ne voudrais pas vous ennuyer. Ce texte est peut-être un peu long, non? Une bonne année à vous, chers lecteurs.

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