Sale temps pour sortir

Pourquoi les gens attendent-ils en file pour déjeuner?

Un jour, nous sommes allés manger chez une amie, profiter du soleil sur sa terrasse et, surtout, de la piscine. Lui, à l’écart, lisait Le Devoir. Derrière son journal déployé, alors que je m’ébrouais dans l’eau en cette glorieuse journée d’été lumière bleu layette, je sentais toute son agressivité rentrée par en dedans, le silence lourd, sombre, gris. Je savais, en maillot de bain, alors qu’il était apparemment réjoui devant les autres, que par ce geste anodin et, pourtant, subrepticement brutal, il me signifiait que c’était terminé, qu’il avait cessé de jouer avec moi. Par sa mine sombre et absorbée, il me signifiait que c’était fini.

Nous sommes rentrés à la maison. Brouillés. Et, je ne me souviens plus qui a dit en premier… «ça marche pu». Nous avons eu cette conversation que l’on redoute, que l’on pressent comme l’animal sait qu’il va pleuvoir. Nous nous sommes quittés, cet après-midi-là, après des mois de déchirures, de déchirements, après des années d’une relation tumultueuse. Nous nous sommes revus quelques fois dans les mois suivants, histoire de régler des trucs; meubles, verres, vaisselle, conneries. Quelques années après, nous avons pris un café. Il m’était venu l’idée saugrenue que peut-être nous pourrions nous retrouver. Il a beaucoup ri et a coupé court à mon élan, l’air narquois: «Ben voyons, on n’a jamais été heureux ensemble!»

Puis, je ne l’ai jamais revu. Je ne lui ai pas reparlé, nos chemins physiques se sont séparés pour de bon. Or, en vieillissant, je réfléchis de plus en plus à ceci: on peut bien rompre dans la vie, cesser de croiser ses quotidiens, ne plus se parler au présent, les ruptures, amicales comme amoureuses, ne sont effectives, somme toute, que partiellement.

Cet été, j’étais sur une terrasse du boulevard Saint-Laurent. Quelqu’un m’a saluée et j’ai répondu par réflexe sans le reconnaître. Il avait pris du poids et avait perdu quelques cheveux, il avait vieilli. Moi aussi, sans doute. Ça m’a pris quelques secondes avant de comprendre que je venais de saluer, sans le reconnaître, cet homme avec qui j’avais dormi pendant des années. Celui qui m’avait quittée un samedi glorieux d’été, caché dans Le Devoir.

Pourtant, tout de suite après avoir compris que c’était lui, j’ai su intuitivement qu’il attendait un enfant. Je ne sais pas pourquoi. Alors que depuis des années, je ne pensais plus à lui, il est survenu cette nuit-là dans mon inconscient. Un enfant dans les bras. Quelques jours plus tard, sur la même rue, j’ai rencontré un de ses amis, qui m’a dit: «Tu sais que Fabrice attend un enfant?» On a beau ne plus se voir, ne plus s’apprécier même, les liens forts, dans nos courtes existences, ne sont pas légion et laissent une sorte d’intuition, difficile à expliquer, de nos fantômes vivants. Les gens qu’on a largués sur le chemin restent là quand même dans un coin obscur de nos têtes, dans le rétroviseur du moins. On ne peut s’empêcher d’y penser parfois en écoutant une chanson, en visitant un lieu. Ces liens forts peuvent-ils réellement se casser ou sont-ils des roseaux pliés par le temps? Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, mais la mer est-elle assez puissante pour effacer définitivement les pas des amants ou des amis désunis?

Plusieurs choses en ce bas monde me turlupinent: pourquoi les gens attendent-ils en file pour manger des œufs et du bacon? Pourquoi y a-t-il encore de la musique techno qui joue dans la plupart des restaurants branchés? Pourquoi l’avenue du Mont-Royal fait-elle si dur? Pourquoi donne-t-on encore autant d’espace médiatique à Denise Bombardier? Va-t-on se décider à faire un moratoire sur le port de la barbe et de la chemise à carreaux? Céline Dion va-t-elle bien? Pourquoi Richard Therrien aime-t-il tant le nouveau show de Véro? Pourquoi les gens soulèvent-ils leurs essuie-glaces quand ils laissent leurs autos à l’arrêt dès qu’on annonce 5 centimètres de neige? Bernard Drainville aime-t-il sa nouvelle job? Fabien Cloutier comprend-il le concept de surexposition médiatique? Pourquoi tant de monde ressent le besoin d’aller au spa? Pourquoi l’amour est-il dans le pré? Pourquoi La Chicane fait-elle un come-back? Où vont les bas perdus dans la sécheuse? Mais ces histoires de ruptures me turlupinent plus encore que l’issue des séries éliminatoires.

Il y a quelques jours, j’ai fait un reportage sur une dame qui venait de gagner un procès. Une histoire triste de personne défavorisée en tout. Je lui demandais comment elle avait pensé à poursuivre… Elle a mentionné le nom d’une avocate rencontrée au hasard de ses déboires… J’ai su tout de suite qu’elle parlait d’une copine que j’ai perdue de vue à cause d’un malentendu il y a cent ans et dont je n’avais plus de nouvelles. Je l’ai trouvée sur Facebook – les réseaux sociaux font en sorte que l’on peut renouer si facilement avec qui on veut… Je lui ai écrit que le monde était petit, que le hasard m’avait menée vers une de ses clientes et que j’étais fière de ce qu’elle était devenue. Je ne sais pas si nous nous reverrons, si les liens peuvent se renouer, mais l’espace de quelques secondes et de deux, trois messages Facebook, j’ai revécu ce lien rompu, replongé dans notre adolescence complice.

Je n’ai pas trouvé que La La Land était un grand film. Mais la scène de la fin m’a particulièrement touchée. La scène où elle recrée le film de sa vie n’eût été les embranchements causés par des malentendus. Et si…? La vie est-elle une immense table de billard où nos relations se font et se défont au gré de coups de bâton?

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