Sale temps pour sortir

De la bibliothèque au CHSLD

Pour des raisons familiales, j’ai quitté le Québec pour quelques semaines et me suis installée à Paris, grande et magnifique Paris aux appartements tout petits, tout petits. Pour travailler, je sors donc de mon nid confortable, mais néanmoins minuscule et viens travailler à la bibliothèque Sainte-Geneviève, lieu peuplé d’un silence bruyant et animé du grincement des chaises, du son des mains qui cherchent interminablement des crayons dans un sac, de livres qu’on déplace et de toussotements ponctuels. Sur les rayonnages, des milliers de livres en robe de cuir ou carton dur. De loin, l’ensemble ressemble à une tapisserie, à une photo.

J’ai toujours aimé les bibliothèques, temples de connaissances et de réflexions. Quand j’étais étudiante, je fréquentais celle de l’Université de Montréal. J’y avais mon bureau de prédilection, au septième étage, dans le coin droit. Je flirtais avec un étudiant qui y venait aussi presque tous les jours, nous nous regardions à la dérobée en levant le nez de nos livres… De nos livres, car à cette époque pré-internet et quasi préhistorique, la bibliothèque, c’était cela: avoir le monde des idées à portée de main, à portée de papier, à portée de recherches et de désirs de comprendre le monde. La discipline que j’avais choisie: la littérature, qui m’obligeait à consulter des ouvrages d’histoire, de sociologie, de politique pour remettre l’œuvre dans son contexte, etc.

Parfois, quand je viens d’avaler une heure de lumière bleue en surfant mécaniquement d’un statut Facebook à l’autre, ce qui m’arrive un peu trop souvent, je me dis, avec une sorte de culpabilité molle: «Tiens! J’ai déjà utilisé tout ce temps pour… lire.» Lire était une activité presque sacrée dans ma famille parce que ma grand-mère paternelle vouait une passion dévorante à la littérature et au vaste monde des lettres. Elle chérissait ses livres, particulièrement les biographies d’hommes politiques et de grands écrivains. Elle écoutait l’émission Apostrophes de Bernard Pivot comme si elle était à la messe. Lulu, 95 ans aujourd’hui, avait même été élue, dans les années 1980, «Lectrice de l’année» au Salon du livre de Montréal. Les livres, c’était son seul luxe. Née dans un milieu très modeste, elle n’achetait du linge neuf que lorsque c’était nécessaire, elle n’allait pas au restaurant ou chez la coiffeuse; mais à la librairie, elle faisait des folies.

Lulu, 95 ans, ne lit plus. En fait, elle ne lit plus que le dictionnaire. Elle aime encore apprendre de nouveaux mots ou de nouvelles expressions. «Y a plus rien à mon goût, je ne trouve pas que c’est une époque intéressante», m’a-t-elle déclaré lors de ma dernière visite dans sa chambrette du CHSLD. «Heureusement que la politique m’intéresse encore, bien que je sois bien contrariée. Les ministres font des fautes, c’est effrayant. As-tu remarqué Émilie que les ministres font des fautes?»  

 Sur la table, il y a une petite télévision où Lulu écoute les nouvelles en continu, et son cerveau fatigué accouche parfois d’observations un peu confuses, mais souvent révélatrices. L’autre jour, elle m’a demandé: «Dis donc, pourquoi le p’tit Trudeau a été remplacé par le monsieur aux cheveux jaunes? Il est si beau le jeune Trudeau, ça me fait de la peine. Le monsieur aux cheveux jaunes, on peut pas dire que la nature l’a beaucoup gâté.» À force de voir Donald Trump à la télé depuis des mois, ma grand-mère a fini par croire qu’il était devenu notre chef politique à nous. Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que le p’tit Trudeau était toujours en poste et que Trump gouvernait un autre pays. «Alors, pourquoi on en parle autant?»

Elle me demande aussi parfois pourquoi mon grand-père, qui est mort il y a plus de 15 ans, ne vient pas la voir. Entre ses égarements, elle reprend tout à fait ses esprits, comme si sa confusion était intermittente. «Je m’ennuie tellement que je m’égare, je n’ai pas d’amies, elles sont toutes mortes. Ici, les vieux dorment tout le temps, même le jour, et je n’ai personne à qui parler. Personne ne veut finir sa vie comme ça, personne! Je te le dis, moi. C’est tellement long! C’est trop long. En plus, les dames qui travaillent ici, je ne peux pas leur parler non plus, elles me traitent comme si j’étais une enfant. Elles me chicanent!» Lulu imite le personnel en riant: «Madaaaame Dubreuil.» Ma grand-mère a toujours eu un humour grinçant dont les contours sont encore visibles.

Ces jours-ci, Lulu est particulièrement perplexe vis-à-vis d’un débat dont on lui parle encore et encore. «La commission Bouchard-Taylor, me semble que ça fait ben longtemps que ç’a été fait ça, non? Veux-tu ben m’dire pourquoi on en reparle tant? Y en parle tellement à la télévision de cette religion-là. Les musulmans… Coudonc, y a-t-il autant de musulmans que ça au Québec?»

À la cafétéria du CHSLD, où je l’accompagne parfois, la bouffe est infecte. Ma grand-mère me fait un clin d’œil. «T’aimes pas ça? Le docteur Barrette, lui, il aime beaucoup ça, la cuisine du CHSLD.» Ainsi, le monde de ma grand-mère se construit à partir des images qu’elle voit en boucle à la télévision. Elle investit les faits d’émotions, de confusions, de l’ironie qu’il lui reste, de ses a priori, de sa connaissance ou non des enjeux dont il est question… et parfois, elle déforme la réalité. Au moins, elle a l’excuse de ses 95 ans, ce qui est rarement le cas des auteurs de statuts (gérants d’estrades, chroniqueurs de gauche ou de droite) qui flottent dans la lumière bleue de mon écran et qui pourtant déchirent et gonfle la réalité et les faits dans une grosse balloune gonflée d’un excès d’opinions, d’un excès d’émotions.

À la bibliothèque, j’ai sorti le roman Le guépard de Lampedusa, dont Visconti avait tiré un film marquant dans les années 1960. Au détour de ma lecture, ce passage: «La vérité a une vie brève. Le fait vient de se produire il y a à peine cinq minutes que déjà le cœur de la question est disparu, camouflé, embelli, déformé, anéanti par l’imagination ou les intérêts, la pudeur, la peur, la générosité, l’animosité, l’opportunisme, la charité, toutes les passions autant les bonnes que les mauvaises se précipitent sur le fait et le mettent en lambeau; en bref, il disparaît.»

Lampedusa a écrit cela en 1957.
Grand-maman, as-tu lu Le guépard de Lampedusa?
«Je ne m’en souviens plus.»

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