Sale temps pour sortir

Le temps et rien d’autre

Chère Marie-Eve,

Cela fait bien mille jours qu’il pleut sur le Québec et cela doit bien faire mille ans que je ne t’ai pas écrit une véritable lettre. Or, je viens de faire du ménage dans ma correspondance et je suis prise de nostalgie. Pourquoi n’écrit-on plus aux gens qu’on aime lorsqu’ils sont loin? On se limite à de brefs messages alors qu’écrire des lettres permettait de faire le point sur ce qui habitait nos jours. On marquait le temps, les moments, les saisons, les envies, les regrets. On écrivait autant pour soi que pour l’autre et il fallait un peu de patience pour obtenir une réponse.

La patience est une vertu, dit-on.

La patience, une notion liée au temps qui passe. J’y ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. J’ai pensé au temps et presque à rien d’autre, car il est à peu près tout finalement.

En écoutant un vieux disque de The Police, je me suis revue à l’époque où l’on rêve sa vie, celle que l’on imagine en écoutant très fort de la musique dans le sous-sol de ses copines. On a 14, 15 ou 16 ans et on dessine le prince charmant. On a 14, 15 ou 16 ans et, les filles, on danse et on songe et on se souhaite, en fermant les yeux, le souhait qu’on s’est fait inoculer enfant par les films de Walt Disney: «Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.»

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. On rêve de ce prince charmant et de ces enfants dodus qui viendront bien sûr, un jour, avec l’amour. Et on sera une maman comblée et heureuse.

Et puis le temps a passé et j’avais toujours beaucoup de temps devant moi. Il fallait aller à l’université et ensuite, il fallait trouver le métier rêvé et il fallait l’accomplir et tout cela prenait beaucoup de temps, du temps que je ne consacrais pas au couple ni bien sûr à l’enfantement. Tout cela viendrait plus tard, quand je serais plus établie, plus solide, plus disponible, quand j’aurais du temps. Et puis, il a fallu trouver le bon, le prince, et pour ça, il en fallut pas mal de temps.

Certaines font tout cela en même temps et décident d’organiser leur vie pour l’avoir, ce foutu temps, et elles font des enfants à l’âge où l’on fait des enfants. Pour moi, comme beaucoup d’autres femmes qui n’ont pas choisi une branche particulièrement sécurisante et, de ce fait, n’ont pas beaucoup de temps, j’ai remis ce rêve d’adolescente en me disant qu’il serait toujours temps. Et puis, à 42 ans, à minuit moins cinq sur l’horloge biologique tonitruante de la femme, mon ventre s’est arrondi. Deux fois dans les six derniers mois. Les deux fois, je les ai perdus, et en pleurant dans des salles d’attente où l’on demande aux femmes, comme moi, d’attendre le spécialiste, l’infirmière, le verdict, qu’une place se libère pour une échographie, qu’une place se libère pour un curetage… les deux fois, j’ai pensé à quelle vitesse le temps avait passé entre l’époque où je dansais les yeux fermés dans ton sous-sol et celle où je suis assise sur cette petite chaise inconfortable de salle d’attente.

J’ai toujours pensé que j’aurais le temps, que la vie était élastique. Si je n’avais plus le temps, justement? C’est vertigineux de trouver que tout va trop vite, assise sur une petite chaise de clinique où tout va, justement, trop lentement.

Les histoires de fausses-couches tournent d’ailleurs souvent autour de ce problème de temps que nous n’avons pas dans notre système de santé. Mon amie Marie m’a raconté qu’elle est arrivée en contractions à Saint-Luc un vendredi d’un long congé. On lui a donné de la morphine et on lui a dit de revenir le mardi si la nature n’avait pas fait naturellement son œuvre. Julie m’a confié qu’elle s’était pointée aux urgences de Maisonneuve-Rosemont à l’aube et qu’elle saignait beaucoup. Il fallait attendre l’ouverture des services de radiographie à 9h. À midi, elle était toujours à l’urgence. Elle a fini par évacuer son «bébé» dans les toilettes de ladite urgence. Elle en pleure encore de rage. Plusieurs années après. Et puis, il y a les histoires de Zoé, Martine, Chloé et j’en passe. Pour mieux digérer mon histoire, j’ai voulu en connaître d’autres. Réflexe de journaliste, même dans la plus vive intimité. Une de mes amies les plus combatives s’est fait dire de revenir dans une semaine… Une semaine.

«Penses-tu que j’allais vivre avec un bébé mort dans mon corps pendant une semaine? Je suis rentrée chez moi et puis vers minuit, je me suis relevée, j’ai pris mon char, j’ai même pas réveillé mon chum. Je me suis dit: ça se passera pas comme ça. Je suis retournée à l’urgence et je leur ai dit: je reste ici sans manger ni boire tant que vous ne faites pas quelque chose. Une infirmière est venue me voir et m’a dit qu’il fallait que je sois patiente, que ce n’était pas une urgence. J’ai explosé, calvaire. Pourquoi pas une urgence? Rentre chez toi, femme, et endure? Et ma santé psychologique à moi, qu’en faites-vous? J’ai une job, j’ai une vie, il faut que je mette tout cela sur le hold pour attendre que vous ayez un petit trou à l’agenda? Alors, amenez-moi à l’urgence psychiatrique. Je crois qu’ils ont eu peur et ils m’ont fait un curetage dès que le docteur est arrivé le matin.» Bien sûr, il y a des histoires aussi de professionnels plus avisés, plus rapides, mais mettons qu’il y en a moins… dans le lot de témoignages reçus.

Depuis quelques jours, on me dit de donner du temps au temps, que le temps panse les plaies, que le temps arrange les choses, mais avec le temps va tout s’en va aussi. Le temps, le temps, le temps et rien d’autre. Que tout le temps perdu ne se rattrape guère, que tout le temps perdu ne se rattrape plus.

Allez, reviens-nous vite. Ça fait trop longtemps qu’on n’a pas dansé sur du The Police.

Émilie

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