Sale temps pour sortir

La solitude et les choses

Il y a quelques années, j’avais pris l’habitude de prendre en photo des meubles abandonnés au détour de la ville. Une chaise de bois sur un coin de rue, un sofa à fleurs semblant attendre avec bonhomie que quelqu’un s’y assoie. Dans le quartier Côte-des-Neiges où j’enseignais le français à l’époque de Mathusalem, les nombreux déménagements dans les appartements miteux des environs de l’école expliquent que j’en ai rencontré de toutes sortes en toutes saisons; des objets abandonnés, seuls, et souvent, pour une raison étrange, à l’arrêt d’autobus au coin de Victoria et de Plamondon. En attente de quelque chose, sans doute de leur fin utile.

Je ne pouvais passer à côté sans me demander d’où ils venaient. Qui les avait laissés sur le trottoir? J’ai des dizaines de clichés de ces choses souvent laides ou amochées sur un disque dur. Étrangement, je leur trouve pourtant une beauté digne. Ces images distillent en moi une sorte d’émotion trouble qui dépasse évidemment la logique matérielle et concrète du meuble dont on ne veut plus. Les images me bouleversent parce qu’elles évoquent la solitude. Cet état complexe, difficile à définir, qui peut rimer autant avec sérénité qu’avec angoisse. So-li-tu-de, un mot cristallin, plein de mystères, qui décrit un des grands fondements de la nature humaine et son paradoxe le plus important. Un mot qui n’en appelle pas beaucoup d’autres. Il est si vaste et étanche à l’analyse intelligente.

Je me souviens, adolescente, d’avoir été marquée par quelques pages de Rainer Maria Rilke dans ses Lettres à un jeune poète. «Il n’y a qu’une seule solitude et elle est grande, il n’est pas facile de la supporter et il arrive à presque tout le monde de vivre des heures qu’on voudrait bien pouvoir échanger contre une quelconque compagnie aussi banale et peu choisie fût-elle… La solitude, il sera toujours plus évident que ce n’est là, au fond, rien qu’on puisse changer ou quitter. Nous sommes solitaires. On peut s’abuser à ce propos et faire comme s’il n’en était pas ainsi. C’est tout.» Ces mots, je les avais soulignés en ayant l’impression de comprendre une donnée de base, une intuition de la condition humaine qui nous tenaille, si secrète et pourtant si explicite. La solitude est partout, comme les meubles abandonnés, au détour de la ville.

Cet hiver déjà, je la voyais tous les soirs en rentrant à la maison, seule sur son divan de cuir beige évoquant un «modernisme» depuis longtemps passé de mode. Chaque soir, je constatais qu’elle regardait la télé sans vraiment y porter attention, car dès qu’elle m’apercevait, elle se levait, peu importe l’heure de mon arrivée, venait à la fenêtre et me faisait un salut timide de la main. Pourtant, elle ne me connaissait pas, nous ne nous étions jamais parlé. Dans ce salon trop éclairé, égayé seulement de fleurs de plastique, elle avait l’air en cage, comme un petit animal qui vient voir les visiteurs à la barrière dans un zoo.

Et puis, le printemps est arrivé, et plus tard l’été. Elle prend, quand le temps le permet, le frais sur le perron. Elle guette les passants avec qui elle pourrait faire un brin de conversation. Comme un animal qui saute sur sa proie, elle kidnappe quiconque passe devant chez elle et elle monologue, jusqu’à ce que l’interlocuteur se lasse. Tout et rien y passe; des clichés sur la température à des trucs très intimes. Le tout est souvent surprenant.

— Regarde, regarde, j’ai une infection à la paupière!

Elle soulève ladite paupière, me montre la rougeur. Elle court à l’intérieur pour revenir me montrer les gouttes que le médecin lui a prescrites.

— Attends, attends, je vais te montrer! Toi tu dois connaître ça!

La voisine ne m’a jamais demandé mon nom ou ce que je faisais dans la vie, mais elle me prête toutes les connaissances. Elle pousse maintenant la hardiesse jusqu’à venir sonner à la maison avec des raisons assez farfelues. Des prétextes. Hier, par exemple, elle tenait à me dire que le guichet automatique de la Caisse populaire pas loin de chez nous était hors d’usage.

— Je ne voudrais pas que tu t’y rendes pour rien! J’ai préféré t’avertir.

Comme j’étais occupée – en fait, comme je n’avais pas envie de l’écouter –, j’ai été brusque avec elle et lui ai pratiquement fermé la porte au nez. Mes moments de solitude à moi, je les attends avec impatience. Je passe mes journées à écouter tout un chacun. Quand je rentre à la maison, j’ai besoin de silence; c’est tout léger, l’absence du bruit des autres. Alors que sa solitude à elle est lourde; l’absence du bruit des autres est lourde sans doute comme un camion qui transporte du ciment. C’est bien de cela qu’il s’agit. Au début, comme elle n’est pas toute jeune, je croyais à de la démence et puis, non, il s’agit tout simplement de cela: de solitude extrême.

L’an dernier, le Bureau du coroner en chef publiait des statistiques qui ne sont pas sans laisser songeur. Le nombre de corps non réclamés dans les morgues du Québec a augmenté de façon vertigineuse dans les dernières années. C’est horrible, bien sûr, mais c’est un rappel morbide que c’est surtout cela, la vie. On se caresse, on se cajole, on se comprend, on se console, mais au bout du compte…

Ce matin, à la douane de Lacolle, j’ai vu un homme traverser la frontière à pied. Il tenait une seule valise à la main, venu, sans doute, demander le statut de réfugié au Canada. Nos regards se sont croisés furtivement et j’y ai reconnu la bouleversante solitude de l’homme.

Eût-il été accompagné, que cette émotion eût été la même: une vision furtive de notre nudité et de notre fragilité intrinsèque face à la peur, l’amour et la mort.

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